46. rituels

Ces jours-ci, je fais les mêmes gestes chaque matin, comme une sorte de rituel sacré niché au coeur de l'hiver. J'en changerai chaque fois qu'il ne m'apportera plus son lot de rêves et d'images lumineuses. Ça commence par le réveil des sons et des sensations, les membres retrouvent le mouvement et puis l'éveil du premier oeil, l'impatience de la chatte qui gratte après les draps et qui monte son petit museau au bord du matelas, tout près de mon visage et là elle m'observe du fond de ses grands yeux vert jaune. Je repousse la couette et descends du lit en lui demandant comment elle va, si elle a bien dormi et blabla je parle au chat en tirant les rideaux pour un premier bonjour au jour, fera-t-il ou ne fera-t-il pas soleil, demi tour et j'enfile des mules en fausse peau de mouton et ensuite j'avance avec ruse et prudence pour descendre l'escalier et là c'est la course jusqu'en bas, à savoir qui de elle ou de moi arrivera la première pour le passage obligatoire à la salle de bain, le pipi le plus bienfaisant de la journée et les courtes ablutions. Chaque fois je me dis comme ça fait du bien de sentir l'eau fraîche sur le visage et les mains les bras encore à moitié endormis et j'attache mes cheveux un peu. Ensuite je fais le tour de la maison en passant d'une fenêtre à l'autre pour lever les stores, et je regarde le fleuve – s'il veut bien se laisser voir. Ce matin, il était divisé en deux, une longue bande bleu gris et l'autre blanche et recouverte d'un épais drap de neige opaque, et les montagnes de Charlevoix avaient quasi disparu, coquettes, derrière un voile gris bleu. Le rituel se poursuit. J'allume la radio, petits airs légers et nouvelles en vrac, Espace musique et la voix ensoleillée de Sophie Durocher ou le piano heureux de François Dompierre, si je me lève trop tard. La chatte me suit partout en miaulant, joyeuse, et je lui remplis ses bols d'eau et de nourriture et elle se précipite dessus comme si elle était à jeun depuis dix jours. Pendant qu'elle calme son petit ventre affamé, je m'approche à pas de loups vers la fenêtre de la cuisine, celle au-dessus de l'évier, et je regarde s'il y a des oiseaux dans l'arbre où j'ai accroché une mangeoire. Lubie court s'installer à l'autre fenêtre et elle surveille les geais bleus en salivant. Ce matin, jour de chance, ils étaient plusieurs et j'ai assisté à une sorte de rituel à eux : ils descendaient de l'arbre à tour de rôle et prenaient des bains de neige, ils fouillaient dedans avec leur bec pour trouver des grains, et ensuite ils s'envolaient vers la haie des petits arbustes fous qui longent le terrain et ils faisaient la même chose par là et aussi sous le grand sapin. Quelques photos. Une fois les oiseaux enfuis, je fais le café puis je monte avec le plateau : oranges café lait pain, et l'appareil photo. J'allume l'ordinateur, vide l'appareil de son précieux butin. Je regarde les images avec les oiseaux la neige les arbres le ciel avec les nuage et le soleil pâle. Je goûte au café. J'écris quelques pages. Il arrive que je coupe et colle un oiseau qui prend son bain, rituel du matin, sur une page de journal.

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