39. triades

Avant de commencer, une phrase d'Augustin, pour la route : « Qu'un coeur fraternel aime en moi ce que tu apprends à aimer, et déplore en moi ce que tu apprends à déplorer ! » (C 10.5) *. Cela dit, quelqu'un aura-t-il le courage de m'accompagner dans ce bref plongeon dans les états d'âme de la diariste et son chat ? Une fois n'est pas coutume, n'est-il pas ?

Le coeur en miettes. Dans une vie, il est des lendemains de 14 février qui « fessent » plus fort que d'autres. Février est pour moi un mois anniversaire d'une rupture [et de quelques autres blessures par trahison ou abandon] qui m'ont passablement raboté l'ego. Ces dernières années, je passais le mois de février le coeur suspendu au-dessus du grand canyon, j'avais l'impression de sautiller sur la pointe des pieds dans un champ de mines, ou sur un fil tendu entre deux gratte-ciel, n'osant pas trop regarder en arrière – soit parce que je me jugeais encore trop fragile pour remuer les pénibles souvenirs, soit parce que je m'imaginais plus forte d'avoir bravement tourné la page, me répétant que cela n'apporterait rien de neuf que de me remémorer tout cela. Cette année, j'ai fermé les yeux et j'ai plongé par en arrière.

Non. C'est plutôt les yeux grands ouverts que j'ai sorti mon journal papier, tous les cahiers, un matin de la semaine dernière, et que je les ai apportés dans mon lit, du côté droit, taches noires sur les draps prune. Je me suis réinstallée entre les couvertures encore un peu chaudes de la nuit juste après un petit déjeuner avalé rapidement, trois gros coussins dans le dos et mes lunettes sur le bout du nez. Et j'ai lu, me disant que si je voulais continuer à regarder par en avant, le temps était venu de remonter le courant triste de ce journal.

Je prenais un cahier au hasard et je feuilletais en regardant les dates et les mots défiler. Parfois j'en refermais un sans m'arrêter pour lire. Et sur certains mois de certaines années, j'ai lu. Lu toute la journée. Et les images sont venues, la mémoire a fonctionné, ranimant les faits et les émotions au-delà de ce qui était contenu dans les mots et les phrases.

Je me croyais plus forte. J'ai attendu avant de revenir écrire ici. Pris le temps de me consoler quelque peu et d'accepter que peut-être cette grosse bulle de tristesse va toujours m'habiter et que c'est comme ça et je n'y peux rien.

Après je me suis laissé emporter dans une boulimie de cinéma, salvatrice. Me suis organisé un festival du film juste pour moi, composé d'oeuvres que je n'avais jamais eu ou pris le temps de voir comme Le Vieux fusil et Brice de Nice, en passant par de la s.-f., des films d'horreur à la Shining, et des vieux westerns. Après ça, j'ai relu le début de mon manuscrit et les notes et les petits papiers, les grandes feuilles blanches barbouillées à l'encre noire. Et j'ai réfléchi à tout cela, le contenu est là en friche et il attend, j'attends. Le reste est une question de croyance, méthode de travail et discipline. J'ai ouvert les livres de quelques philosophes.

Dans un bouquin traitant de la vie et l'oeuvre de saint Augustin *, j'ai lu que, pour ce superbe penseur obsédé par les grandes questions de la condition humaine, les trois aspects de la mémoire-temps, composée de la prévision du futur, de l'attention présente et de la mémoire du passé, obéissent à la dynamique propre aux trois facultés de l'âme que sont la mémoire fondant l'identité, l'intelligence [vue comme intellection du réel organisé], et la volonté tournée vers l'action [une sorte de réplique intérieure de la sainte Trinité].

Il écrit, au début des Confessions [C 11.38 *] :

Je m'apprête à chanter un air que je connais. Avant de commencer, c'est mon attente qui se fixe sur l'ensemble de l'oeuvre ; mais dès que j'ai commencé, à mesure que les parties prélevées sur mon attente deviennent du passé, c'est ma mémoire qui se tend vers elles ; et ainsi les forces vives de mon activité se trouvent distendues [distenditur] entre deux pôles : la mémoire — en raison de ce qui est déjà proféré — et l'attente — en raison de ce qui va l'être. Et cependant mon attention est là, présente, elle par qui transite le futur pour se faire passé. À mesure que se développe ce mouvement, plus s'abrège l'attente, et s'allonge la mémoire, jusqu'à temps qu'il n'y ait plus attente, et que l'action achevée soit tout entière passée dans la mémoire. Et ce qui se produit pour l'ensemble de l'oeuvre s'accomplit pour chacune de ses parties, pour chacune de ses syllabes. Il en est de même pour une action plus ample, dont ce chant n'est sans doute qu'une parcelle, de même pour la vie humaine tout entière — dont les actes en constituent autant de parties ; de même pour toute la succession des générations humaines, dont toutes les vies humaines constituent les parties.

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* Garry Wills. Saint Augustin. Traduction de Richard Dubois. Éditions Fides. Canada, 2002.