139. une toile de Jouy

trou dans la porte

Je n'ai pas beaucoup retouché la page d'hier malgré mes bonnes intentions de rigueur exprimées à chaud. Pas envie du tout de la relire, et donc je vais laisser les mots déposés là en vrac, tels qu'ils me sont remontés du fond de la gorge. Indigeste ? Autant assumer, tourner la page.

Je ne peux pas dire qu'écrire l'incident et surtout le choc de l'enfermement fut thérapeutique, je ne crois pas plus à cela qu'à tout le reste. Si l'écriture était thérapeutique, les écrivains digne du nom ne seraient pas tous aussi fous, ils seraient les premiers à se vanter d'avoir guéri leurs névroses et les lecteurs boiraient cette vérité vraie comme du petit lait. Ce qui est loin d'être le cas. Quant à écrire pour communiquer, partager, je n'y crois pas beaucoup non plus. Nous en revenons donc à écrire pour écrire, pour sa mère et à son père, qui d'autre ? écrire pour être lue, pour vivre, exister dans un coin de l'univers et le reste, puisque c'est le seul moyen de me donner un semblant de dignité humaine.

Annie Strohem n'a pas retrouvé le désir de continuer le journal. Elle a bien travaillé, je l'ai même envoyée faire des courses et puis elle a cuisiné du poulet pour le souper et rentré du bois, entretenu le feu. Dans la soirée elle a assemblé les bibliothèques [après que je lui aie fait prendre un peu de dope pour calmer ses douleurs musculaires - ne paniquons pas, je lui ai donné deux comprimés d'Advil]. Elle a sorti tous les livres et les revues des boîtes en écoutant Léo Ferré. Encore enragée, mais pas triste et sur le chemin de l'apaisement. Elle ne pensait qu'à une chose, s'assoir à ma table et commencer enfin le gros roman dans lequel elle écrirait divinement et en quelques mois une grande et belle et bonne histoire.

Avant hier, le dr Lamothe a téléphoné dix minutes après qu'elle fut sortie de la chambre, il a dit que Lubie faisait trop de température et une « bonne mammite » et qu'il ne pouvait pas faire de chirurgie aujourd'hui sans risquer de mettre sa vie en danger et il a demandé de venir la chercher pour la soigner à la maison, il a fortement recommandé de l'isoler afin qu'elle ne puisse pas avoir accès aux chatons qu'elle chercherait à faire téter. Tiens, un autre enfermement. J'imaginais mal Lubie toute seule dans une chambre sans sortir dehors, elle qui aime tant se rouler dans la neige fraîche. Annie s'est donc rendue à la clinique et on lui a montré comment administrer les satanées pilules : antibiotiques [Clavamox : amoxilline et clavulanate de potassium, 62,5 mg, à prendre matin et soir x 10 jours] et anti-inflammatoires [Anafen, 5 mg par jour x 5 jours] pour guérir la « bonne mammite » comme ils disent et ainsi la chatte pourra être opérée mercredi prochain. Vous avez déjà fait prendre une pilule à un chat ? Charmant. L'ex-narratrice de ce journal lui a donc prêté ma chambre, la plus belle de la maison, ni plus ni moins, elle y a transporté une vieille courtepointe qu'elle a placée sur un futon par terre au pied de mon lit, et des bols en porcelaine chinoise à petites fleurs bleues de Chine pour l'eau et la nourriture et une litière toute propre sous les marches de l'escalier du grenier, en la flattant [merci grand Zeus, ils ne l'ont pas rasée, mais réussi à lui enlever tous ses rastas avec un bon brossage et un léger rasage sur les flancs, là où les noeuds étaient les plus durs]

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Le grattage pour arracher la vieille tapisserie sur le mur de la chambre va en rester là. Pas fini, mais terminé. Elle a trouvé six mètres de toile de Jouy au village, acheté une agrapheuse et des agraphes et le mur sera tapissé avec du tissu. Fin de l'épisode.

Sauf que, toujours avant hier, quand elle était enfermée dans la chambre, Annie était persuadée que cet enfermement était un signe, une sorte de métaphore de son enfermement dans le journal en ligne, le grand responsable de l'échec de ses romans, bref elle se répétait que cet enfermement était un acte manqué et elle s'est juré en grignotant le bois de cette porte comme une souris, juré dis-je, que si elle réussissait à sortir de là vivante, elle arrêterait le journal. Quelle maladresse. Avait-elle oublié que c'est moi et non pas elle, moi seule, qui peut décider ou pas d'arrêter ou de continuer le journal ? Et surtout je dois lui dire de me laisser jouer mon rôle d'auteur, je saurai quand le jour sera venu de m'assoir à MA table et d'écrire MON roman. Non mais pour qui elle se prend.

Depuis, je n'ose pas réfléchir trop fort. Je préfère ne pas penser, ne pas laisser de place à cette folle idée parasite qui me taraude depuis ce matin : et si je laissais Annie Strohem se prendre pour moi ? Stop. Ruminer ce genre de conflit interne ne sert à rien d'autre qu'à tourner en rond. Qu'arriverait-il si je lui donnais raison sur toute la ligne, et si je lui cédais mon bureau, et si je la laissais fermer le journal ?

« – Relaxe. Tu peux fermer temporairement, faire une pause. Moi, je me suis peut-être enfermée dans la chambre blanche avec un vieux mur moche, mais j'ai réussi à sortir en cassant la porte. Je sais bien que tu es enfermée dans le journal et cela ne date pas d'hier, alors je ne crois pas qu'il te soit nécessaire de casser la porte du journal pour entrer dans l'écriture du roman. Je nous souhaite une belle et longue et bienheureuse et brillante pause ensoleillée, sur la neige. »