138. parlez-moi

Ce que je vais écrire aujourd'hui, j'ai été incapable de l'écrire hier. Et ce matin, c'est toujours aussi difficile. Alors j'ai choisi la troisième personne, choisi de faire comme si Annie Strohem ce n'était pas moi, comme si elle n'était qu'un personnage, à la fois protagoniste et narratrice de ce journal — ce qu'elle est, mais ils ont tendance à l'oublier —, parce que avant-hier, hier et aujourd'hui, elle se trouve dans un piètre état, elle va mal et se dit absolument incapable pour la première fois depuis fort longtemps de continuer à tenir ce journal.

C'est difficile pour moi aussi, dur de prendre du recul. Alors je vais prendre le temps qu'il faut et mettre la page en ligne par courts épisodes. Vous me verrez probablement retravailler un peu le texte, parce que le premier jet sera sans doute nul et pourri, mais il faut bien que je nous en débarrasse. Alors voilà.

La chatte Lubie est malade. Annie Strohem l'a portée chez le vétérinaire hier matin pour la faire examiner, vacciner, raser ses longs poils pleins de noeuds, et finalement lui faire ligaturer les trompes afin qu'elle ne soit plus mère, parce que des chatons, elle en a toujours de très beaux deux fois par année et on veut tout le temps tous les garder mais ce n'est pas possible, sans compter que les mises bas sont de plus en plus difficiles pour elle. Pauvre chatonne, quand Annie l'a portée à la clinique ils ont pris sa température et elle faisait de la fièvre et alors ils ont dit nous allons l'évaluer, et lui donner une injection d'antibiotique et si ça va nous pourrons l'opérer aujourd'hui, mais de toute manière nous vous appellerons cet après-midi pour vous donner les résultats des examens. Annie a donc signé toutes les autorisations et puis elle est rentrée à la maison un peu inquiète pour la chatte. Elle a décidé, pour se changer les idées, de continuer à gratter la tapisserie et les restes de colle sur le mur d'une chambre au deuxième étage, celle située en face du bureau. Dans cette pièce, il n'y avait rien d'autre qu'un grattoir et une étagère vide [un vieux meuble télé blanc en mélamine laissé ici par les anciens propriétaires et qu'elle a conservé pour essayer de le recycler en bibliothèque, le revamper avec un peu de peinture, peut-être même lui donner un beau fini laqué noir et le remplir ensuite de livres].

Dans cette chambre blanche, il y avait Annie Strohem, elle portait un vieux jean bleu délavé et un t-shirt violet, avait les cheveux retenus sur la nuque par une grosse pince en plastique et la masse brun noir ondulée lui couvrait une bonne partie du dos [en hiver ça tient chaud, cela dit, on s'en fiche des frisous, il vaudrait mieux raconter l'histoire sans détours] elle tenait énergiquement son grattoir tout neuf à manche jaune, de marque Richard, dans une main, en appuyant sur son poignet avec l'autre main, pour mettre de la pression et arracher le maximum de papier d'un seul coup afin de découvrir le mur en bois de pin qui se cache en dessous. Elle devait gratter depuis un bon trois quart d'heures et le travail avançait rondement lorsqu'elle s'est arrêtée, un peu essoufflée, et pour se reposer elle s'est assise sur une planche basse de l'étagère, elle a regardé autour d'elle cette chambre toute blanche, la fenêtre et le fleuve devant et son regard s'est arrêté sur la poignée de la porte. Tiens, une poignée qui peut se verrouiller de l'intérieur, chouette. Elle a immédiatement fermé la porte pour savoir comment on peut se sentir tout seul dans cette chambre quand la porte est fermée. Et juste comme la porte se verrouillait, elle a su qu'elle avait fait une énorme bêtise... elle pourrait jurer, si on lui demandait, avoir senti son coeur s'arrêter, sauter un battement ou deux avant de reprendre sa course en accéléré, elle pourrait surtout avouer s'être traitée de stupide et d'imbécile de ne pas avoir vérifié avant si la poignée fonctionnait bien.

Non, pas ça, se dit-elle. Le pressentiment s'est avéré un fait, la poignée tournait dans le vide. Annie Strohem s'était enfermée toute seule dans une chambre maudissant et invectivant son inconscient mais ça n'y changeait rien, dans une maison retirée à la campagne où elle vivait seule, sans un voisin assez proche pour l'entendre si elle crie au secours, et personne dehors non plus à part des voitures qui passent sur la route à toutes les 10 ou 15 minutes. Elle eut peur. Elle se tenait devant la vitre, et réfléchissait à une solution pour sortir de là, le front appuyé sur une petite plaque de givre. Elle voulut ouvrir la fenêtre pour faire des signes aux voitures, mais le chassis extérieur était coincé par le gel. Pas de téléphone dans la chambre, et la porte de la maison en bas, verrouillée elle aussi de l'intérieur. Casser un carreau et sauter par la fenêtre ? Les carreaux sont petits et je risque de me couper gravement, de plus, à cette hauteur, je risque de me casser les os en arrivant au sol, se dit-elle. Surtout, ne pas paniquer. J'ai ce grattoir, je vais essayer de grignoter le bois autour de la poignée et briser le mécanisme. Après quelques tentatives, elle se rendit compte que la chose était solide et qu'elle ne céderait pas. Dernière et ultime solution, gratter le bois de la porte assez longtemps pour pratiquer une ouverture afin d'y passer le bras et ouvrir de l'extérieur : « si je ne fais pas ça, je serai encore ici dans dix ou quinze jours, au travail ! »

Annie s'est ainsi attaquée à la porte avec le grattoir, mais le panneau qu'elle croyait mince était plutôt épais. Il a fallu pas mal de temps pour voir un minuscule point, le jour de l'autre côté. Soulagée, elle se dit que ce n'était qu'une question de temps, de patience, et de force pour gratter, agrandir le trou. Elle a gratté, gratté rageusement, désespérément en suppliant la lame de ne pas casser, se suppliant elle-même de garder son calme, de ne pas paniquer, ses mains lui faisaient mal. Elle s'est arrêtée un peu, la radio en bas jouait la chanson préférée de son père. Les larmes ont coulé sur ses joues, brûlantes.

Parlez-moi d'amour
Redites-moi des choses tendres
Votre beau discours
Mon coeur n'est pas las de l'entendre
Pourvu que toujours
Vous répétiez ces mots suprêmes
Je vous aime.

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C'est terrible, ce texte sonne trop mélodramatique, mais je suis encore sous le choc. Je le réécrirai. Le dégagerai des scories.

Je veux raconter tout cela et le reste, tout ce qui s'est passé après, comment Annie Strohem a réussi à ouvrir la porte, car elle n'osait envisager la possibilité que la poignée extérieure ne fonctionne pas elle non plus. Tant pis, je verrai en temps et lieu se disait-elle. Mais le trou dans la porte s'agrandissait avec une lenteur désespérante, la lame commençait à s'émousser. À un moment donné, ce maudit trou prit tout seul la forme d'un coeur. Le comble du ridicule, se dit-elle. Le bois était d'une dureté presque minérale, elle le jugeait insensible à son malheur, mais d'un beau blond presque rose, signes que le coeur ne se laisse pas entailler si facilement. Ce matin, j'ai pris une photo de la porte massacrée. Je reviens pour les suites de cette histoire bientôt, enfin, dès que je pourrai, il est déjà onze heures et je pioche sur ce clavier depuis 8h30 du matin. Je vais faire travailler Annie Strohem, la faire travailler même si elle se plaint d'avoir les mains, les bras et les épaules endoloris, et des égratignures sur les avant-bras, sur les doigts, je lui ordonnerai de monter les bibliothèques, puis de sortir tous mes livres des boîtes et de les ranger en ordre alphabétique selon les noms d'auteur. Les livres me manquent, ça va me faire du bien.

Parlez-moi d'amour
Redites-moi des choses tendres
Votre beau discours
Mon coeur n'est pas las de l'entendre
Pourvu que toujours
Vous répétiez ces mots suprêmes
Je vous aime.