137. mal

Écrit mentalement une bonne dizaine de pages en rentrant hier soir. Impossible de noter et conduire en même temps. Des pages qui me semblaient uniques, géniales, se sont envolées en fumées. Ce matin je ne me souvenais plus de rien et j'avais la tête pleine de cloches et de carillons. Je vais mal. Je me suis donc accordé un jour de repos bien mérité puisque je suis rentrée très tard [je n'aime pas beaucoup conduire dans le noir], j'essaie d'accueillir le calme de la maison, le laisser se réinstaller. Ces derniers jours passés à Montréal m'ont valu leur lot d'émotions pas toutes agréables. Enfin une bonne chose fut réglée chez le notaire, la maison de la rue Hutchison est vendue depuis hier entre 16 et 17 heures [l'acheteuse s'est présentée avec une heure de retard, le notaire fulminait - et moi donc], de plus, je pensais avoir l'argent tout de suite, mais il semble qu'ils ont besoin de deux jours pour enregistrer l'acte de vente et donc je ne serai payée que le 23. Plutôt frustrant, j'ai tellement hâte de rembourser la banque et que tout cela soit terminé. Le reste, certains autres détails moches et irritants dans cette affaire, j'ai encore le nez trop collé dessus pour pouvoir écrire ne serait-ce qu'une ligne sur le sujet. Je suis ici maintenant, c'est l'essentiel. Je continue la relecture de Franz et François et recopie tous les passages sur la névose, l'angoisse, et ce qui me touche de beaucoup trop près pour le laisser passer.

    Cacher aux autres qu'on va mal est un art, et dans son cas, c'était devenu du grand art.

On ne passe pas autant d'heures à penser à quelqu'un sans l'aimer, se disait François, qui était au courant de la coexistence des sentiments tendres et des sentiments agressivement hostiles, chez tout un chacun, et savait que personne n'a tout à fait exorcisé la vieille et primitive peur des morts qui deviennent les ennemis des survivants.

Il s'était vite rendu compte que le genre autobiographique ne lui convenait pas. Il avait écrit : "L'autobiographie n'est pas mon fort." Voilà une phrase qui lui avait plu. Un bel exemple de dénégation ! La phrase "l'autobiographie n'est pas mon fort" voulait dire : "je souhaite vous parler de moi et de mes problèmes." Un truc vieux comme le monde.

"Chaque fois que j'ai touché le fond, lui avait dit un de ses amis, j'ai toujours réussi à rebondir." Rebondir ! Une morale de kangourou ! François n'avait pas voulu répondre que ce fond, quand on l'atteint, mérite certainement d'être exploré.

Si mon père vivait toujours, je n'aurais jamais osé écrire une ligne sur lui. Mon llvre n'aurait pas existé sans cette mort. Peut-être aucune oeuvre forte n'existe-t-elle sans la mort de quelqu'un ?

L'homme doit consentir à ne faire qu'un avec sa tragédie, il doit y consentir ou bien s'y résigner, mais il faut en passer par là : François était prêt à accueillir les visions du monde les plus noires, du moment qu'elles ne l'empêchaient pas de se lever. Pour les extases à la Spinoza — jouir autant que possible des choses de la vie —, pour un état de communion directe avec la Vie universelle, il verrait plus tard dans la journée.

À cette époque, il avait depuis longtemps renoncé à discuter avec son père, qui n'acceptait pas d'être contredit, ce qui est souvent le propre de personnes très angoissées.
Peut-on obliger un fils à supporter et assumer les angoisses de son père ? C'est beaucoup lui demander, mais il n'a pas le choix. L'angoisse de nos parents est un héritage qui ne se fait pas attendre : on le reçoit dès la naissance. Un héritage périnatal... Ensuite c'est du goutte-à-goutte. Les parents sont des distillateurs d'angoisse, mais ceux qui n'hériteraient d'aucune angoisse seraient bien démunis.

Les souvenirs ressemblent à des graines et la mémoire est un germoir. Chacun garde en mémoire des phrases entendues au cours de son existence, qu'il sèmera un jour ou l'autre. Le plus souvent, ces phrases commencent à germer toutes seules, sans qu'on s'en aperçoive, et un beau jour on a des plantes grimpantes ou rampantes dans le cerveau, le coeur, l'âme, l'estomac, le sexe, le moi et le surmoi ! Pour mon compte, je dispose de plusieurs phrases changées en plantes carnivores dont la floraison est permanente : "ce bébé va mourir ou bien il deviendra fou" [...]

[extraits recopiés fidèlement depuis Franz et François, un livre de François Weyergans [que je remercie], Éditions Grasset et Fasquelle, 1997]