126. de quelques objets heureux

clochette japonaise_19.10.05

Sur ma porte rouge Mao de la cuisine peinte en jaune et en bleu, dans les vitres encore sales, il n'y a plus rien que le reflet des murs de briques alentour. J'ai décroché la clochette japonaise tout à l'heure, la petite cloche verte que je traîne avec moi depuis quelques années déjà, cadeau de M. Elle est en métal épais et tintinnabulait, bourdonnait, sonnait et carillonnait au moindre coup de vent.

Décroché aussi les oiseaux en papier, la tresse en foin d'odeur, les assiettes rapportées d'Espagne, le faux radis qui avait l'air d'un vrai [cadeau en quelque sorte « sacré » puisqu'il me vient d'une vieille patiente], et les louches en laiton, passoires pour le riz, les pâtes, les cuillères en bois et autres accessoires de cuisine exotiques dénichés dans le quartier chinois au fil des ans ; ces objets n'étaient pas seulement décoratifs mais utiles et ils viennent de loin alors je les emporterai tous avec moi.

J'écoute la radio en travaillant. Je lave et repasse les nappes en lin, en coton, rince les sous-plats en osier. Je commence enfin à sentir pousser un projet d'écriture, pour là-bas et la tentation est forte de commencer tout de suite, mais je n'ai pas de temps pour ça. Une chose à la fois. D'abord finir de mettre tout en ordre, partir. Et puis reprendre le travail avec les mots près du fleuve.

Je ne devrais pas vivre autant de tristesse et de nostalgie, mais c'est sans doute un mal nécessaire. Je sais bien que cette ville et surtout ses habitants va me manquer, les regards perdus, les pas pressés, le silence des passants, et toute cette folle misère des itinérants qui me rappellent chaque jour que nous sommes tous des salauds.

Je n'aurai qu'à revenir de temps en temps. Vivement que tous ces objets-là se retrouvent dans des boîtes et laissent ma mémoire et mon coeur rêver à demain en paix. Ne pas oublier pourquoi je pars. Ne pas oublier qui je suis.