108. les énigmes du Sphinx

L'autre jour j'ai reçu par email un commentaire à propos d'une page écrite il y a pratiquement deux ans, non, quatre [déjà ?], c'était le 22 octobre 2001 — et il a bien fallu que je la relise pour comprendre de quoi il s'agissait et je l'ai relue et tout d'un coup c'était comme si elle datait d'hier. Il y était question d'un de mes rêves et du Sphinx. Depuis longtemps oubliés.

J'accuse une forte propension à ne plus penser à ce que j'écris dès que je l'ai déposé dans ce journal : comme si je mettais la page à brûler au feu. J'oublie même du jour au lendemain, et je ne médite pas là-dessus. Une chance car sinon ma vie deviendrait très vite un enfer.

Je n'oublie pourtant rien des relations que je vis sur et à partir de l'Internet. Certaines étant fort différentes des rencontres en chair et en os, et d'autres moins. J'ai appris assez vite à reconnaître comme avec un septième sens, sorte d'instinct inné surnuméraire, reconnaître dis-je, toutes les différentes nuances et tonalités dans les échanges sur le web/par email/online et celles avec une personne que je peux voir et toucher ne serait-ce qu'avec les yeux sur la peau. Il m'est plus facile de communiquer verbalement ce que je ressens et ce que je suis avec le corps et en présence d'un autre corps [dans les mêmes dispositions, de préférence]. Mais ça dépend avec qui. Ne pas oublier que sans les mots écrits interposés, on peut danser.

Parlant d'énigmes, l'email en question disait ceci :

Petit ajout à votre texte sur le rêve du sphinx : il y a, ce que tout le monde oublie, une seconde énigme : « quels sont les deux soeurs qui s'engendrent mutuellement et successivement » (= le Jour et la Nuit, mots féminins en grec) ; pour mémoire, dans une tragédie de Sénèque, Thyeste, on emploie l'expression « mêler la nuit et le jour » pour signifier l'inceste ! Cette autre énigme ajoute une plaisante couleur à votre récit, n'est-il pas ?

Troublante couleur, en effet. J'ai tout de suite cherché à trouver cette expression de « mêler la nuit et le jour » en lien avec l'inceste — dans la tragédie. Pas évident.

Par ailleurs, je me suis posé la question à savoir jusqu'à quel point « tout le monde » oublie la deuxième énigme, et pourquoi. Je n'ai pas eu le temps d'aller faire des recherches à la bibliothèque. Dommage. Et tous les dictionnaires et autres sources consultées en ligne ne citent qu'une seule énigme, même si on parle « des énigmes » du Sphinx.

Mais alors qu'est-ce que c'est que cette histoire de deuxième énigme et des autres, s'il en est ? J'ai continué avec la tragédie, lue et relue. Sénèque, époustouflant et carrément stupéfiant. Vous savez quoi ? À la presque fin, il y a cette histoire du démembrement des enfants. Genre de pendant littéraire à l'image « supplice des cent morceaux », mais eux, ils les font cuire et ils les mangent après. Extrait de Thyeste, Acte IV, Scène I, V. 740-790 :

Le messager — Atrée manie les fibres et y lit la destinée. Il observe attentivement les viscères qui conservent un reste de chaleur. Satisfait des présages, il prépare tranquillement le festin qu'il veut offrir à son frère. Il découpe les corps, sépare du tronc les épaules et les attaches des bras, met à nu les articulations, scie les os, et ne laisse en leur entier que la tête, et les mains qu'il a reçues dans les siennes en signe de fidélité. Une partie des chairs est embrochée et dégoutte lentement devant le feu ; l'autre est jetée dans une chaudière que la flamme fait gémir. Le feu francit ces effroyables mets. Atrée les replace trois fois dans le foyer pour le fixer et le contraindre à brûler malgré lui. Le foie siffle autour de la broche, et je ne saurais dire laquelle pétille le plus, la chair ou la flamme, qui, noire comme la poix, se dissipe en fumée. Cette fumée est elle-même lourde et sinistre. Elle ne monte pas droit vers le ciel, mais elle se balance dans l'air, et forme autour des dieux Pénates un nuage épais qui les couvre. 0 Soleil trop patient ! tu as reculé, sans doute, et éclipsé le jour au milieu de ta course; mais trop tard. Le malheureux Thyeste déchire ses enfants, et de sa bouche cruelle dévore ses propres membres. Sa chevelure est parfumée et sa tête est appesantie par le vin. Plus d'une fois son estomac s'est fermé à ces funestes aliments. Infortuné ! le seul bien qui te reste dans tes maux, c'est de les ignorer. Mais ce bien même va t'échapper. Quoique le Soleil ait retourné son char pour suivre une route contraire, et que la nuit ait devancé son heure pour étendre sur ce crime affreux des ténèbres étranges, il te faudra pourtant ouvrir les yeux, et connaître l'excès de ta misère.

Bonne méthode pour m'aider à me souvenir de ma page d'hier [le 17 août] en y ajoutant une « couleur » de plus.


[14 heures 57] Poursuivant la recherche pour découvrir les énigmes du Sphinx, je croise de nombreux jeux et finalement cette énigme attribuée à un auteur « anonyme », sur une page consacrée à l'Anthologie grecque : problèmes, énigmes, oracles (Édition de Jacobs, t. II. p. 547 ; de Tauchnitz, t. IlI, p. 170.) :

« J'engendre ma mère, et je suis par elle engendré ; et tantôt je suis plus long, tantôt plus court, suivant les saisons. »

Et la réponse fut : « La nuit engendre le jour, le jour la nuit. » Tiens, mais où sont donc passées les deux soeurs ? Source : Anthologie palatine, problèmes, énigmes, oracles.


____________________________________

[15 heures 21] J'ai découvert un autre son de cloche sur la fameuse deuxième énigme. Conrad Stein, cité par Michel Klein écrit :

Théoricien, tant du cours de la destinée humaine que de l’alternance du jour et de la nuit – car c’est sur ces questions que portaient les énigmes de la Sphinx –, Œdipe ne devait pas prévoir son propre destin parricide et incestueux. Et Freud, théoricien, tant du destin parricide et incestueux que de la bisexualité psychique qui sont le lot de tout homme, devait, quant à lui, demeurer aveugle à sa propre féminité, à sa féminité monstrueuse incarnée qu’elle était par la figure de la Sphinx.

Source : Dossier « Freud, Nietzsche : surhumain, trop surhumain », in Le Portique.

Et c'est ainsi que la psychanalyse me ramena à la case départ.