68. vert matin

P6010015-2.jpg

À l'aube je sortais marcher dehors nu-pieds dans la rosée et je découvrais qu'il existe des jours en couleur. Celui-ci s'appellait « vert matin ».

Cet été-là, je baptisais chacune des journées avec un nom de couleur, que j'inventais au besoin. Et le soir venu je le nouais deux rubans de soie, un rouge et un en gros-grain noir, pour que ce jour-là, une fois tous les pas, repas, amours, non-amours, projets, futilités et inutilités posés, bus et mangés, vécus, assumés, consommés, une fois le bon comme le mauvais, le lumineux ou le pas pire et le moche, le transcendant ou l'écoeurant digérés, assimilés, une fois les comptes, dons, offrandes, concessions, affirmations, abnégations, récessions et exigences négociés à mesure, à coup de love me tender, cash - avec ou sans le sourire, pour que ce jour-là donc, tout cela s'en aille aux oubliettes de la mémoire et ne revienne jamais plus comme la mer qui danse l'été le long des golfes clairs dans les chansons que la radio n'oublie pas.

Je regardais très loin devant, aussi loin que ma peau et mon regard brun doré pouvait porter, loin au devant de l'eau couleur éclat de rire, de l'eau couleur enfant qui joue, et en même temps je réussissais à désensabler, déterrer et caresser avec mes mains aux ongles sales et écorchés l'immense beauté vibrante et attachante du monde en décadence.

Et le lendemain je découvrais une nouvelle couleur.

pencil-line.gif

J'avais planté un arbre sur le balcon, un tout petit arbrisseau, croyant qu'il s'agissait d'un amélanchier. Les jeunes feuilles sirupeuses se dépliaient, froissées, et l'arbuste s'allongeait tranquillement, buvant à grandes gorgées le soleil, la pluie ou le vent.

Il grandissait et ne fleurissait pas. J'espérais.

À ses pieds, pour l'encourager et lui tenir compagnie, j'avais semé des campanules des Carpathes.

Peu à peu, les arbres des alentours s'étaient chargés et colorés de pétales blancs, fuchsia, jaunes, roses, violets, lilas, et lui, rien, il ne portait aucune couleur fleur.

Juin déjà. Trop tard, mon arbre ne fleurirait pas. Que des feuilles dentelées, gaufrées. D'un beau vert jaune.

J'ai ouvert les yeux et c'était la nuit.

P6030019-1.jpg