30. écrire désire, lire jouit

Extrait de Alfred de Musset à George Sand :

Te voilà revenu dans mes nuits étoilées,
Bel ange aux yeux d'azur, aux paupières voilées,
Amour, mon bien suprême, et que j'avais perdu.
J'ai cru pendant trois ans te vaincre et te maudire —
Et toi, les yeux en pleurs, avec ton doux sourire,
Au chevet de mon lit te voilà revenu.

[Fait au bain, Jeudi soir, 2 Août 1833]

J'ai fait un tour à la bibliothèque Maisonneuve, rue Ontario près de Pie XI, un vieil édifice en pierres grises couleur Montréal, trapu et avenant comme je les aime, et avec des colonnes à la devanture, et à l'intérieur des plafonds très hauts, presque comme dans une église. La prochaine fois, je ferai des photos pour le journal. Ne pas oublier de me renseigner sur l'histoire de ce temple de la lecture. Fait étrange, à midi, j'ai vu un pigeon mort sur cette même rue, allongé à plat sur le trottoir, ventre en bas, avec une flaque pourpre de sang sous le bec et qui brillait au soleil. J'ai pensé au livre de Süskind. Eu presque un peu peur. Mais non. Certains des livres, je les ai empruntés à cette bibliothèque-là, et les autres, les Duras, Thoreau, et quelques Woolf, je les ai achetés chez mon libraire de la rue Bernard, ou d'occasion à L'Échange sur Mont-Royal, pour les avoir longtemps avec moi - envie de les lire tranquillement, et de les relire cet été.

J'ai besoin de beaucoup de temps pour lire certains livres, surtout ceux des siècles passés. C'est en partie pour cette raison que j'en lis toujours plusieurs en même temps. Je peux passer des jours entiers à faire le pied de grue sur une même page, dans le même chapitre, à relire les mêmes fabuleux ou insignifiants passages, et pour finir à noter cela quelque part [pas toujours]. Et parfois sauter des chapitres complets, ou commencer par la fin, ou d'une traite et d'une couverture à l'autre sans reprendre mon souffle, n'importe quoi. Lire, c'est comme penser, parfois ça va en ligne droite et souvent ça veut tourner en rond, divaguer, et se nourrir d'impressions fugitives et alors je laisse à mon envie de lire la bride sur le cou comme à un jeune cheval sauvage fou jamais monté par un humain. Lectrice rebelle, je constate que je lis [trop] peu d'auteurs contemporains, et que je laisse les livres me tomber dans les mains au hasard de mes découvertes dans les petits et vieux sentiers peu explorés, sur les tablettes poussiéreuses de préférence et en dehors des modes, bref je préfère les vieux livres jouissifs et tripatifs remplis de lettres, de journaux, et d'histoires incongrues et tarabiscotées, d'essais, et de bouquins à la narration souvent aride et dense qui n'intéressent plus personne [almost]. Je les laisse me séduire et me courtiser jusqu'au trognon. Il m'arrive de les bouder quelques jours. De tromper un écrivain avec un autre et de lui re-tomber dans les bras, en amour jusqu'à la lie, au lever du soleil. Pas de problème, ils sont tous morts depuis longtemps. Faut pas chercher à comprendre. Elle est folle, vous-dis. Quoi qu'il en soit, je me demande bien de quoi et comment ce pigeon est mort, il était encore tout rond, les plumes lisses et lustrées, comme vivant, et même pas écrasé.

lectures

De Virginia Woolf :
La promenade au phare,
Mrs Dalloway,
La traversée des apparences,
La mort de la phalène,
La fascination de l'étang,
Le livre sans nom,
et Les vagues ;

de Marguerite Duras :
Les yeux bleus cheveux noirs ;

de Henry David Thoreau :
Walden ;

et de Sand et Musset :
Lettres d'amour, présentées par Françoise Sagan.

Et non, ce n'était pas un marathon, juste une petite envie de jouir pour vrai.