275. il y avait un jardin

J'aime écrire dans le journal tôt le matin, avant d'avoir été bousculée, bercée, impressionnée, tuée, ravie, aimée, animée, choquée, découragée ou fascinée par tout ce que charrie une autre nouvelle journée. Écrire le coeur remis à neuf, avant d'avoir entendu, écouté, rassuré, bercé, détesté ou aimé les êtres avec qui je parle, ceux que je scrute du regard, ceux que j'aperçois de loin, ceux que je lis ou choisis de ne plus lire. Avant d'avoir souri, bu un verre d'eau. Avant d'avoir caressé le chat. Mais je n'ai plus de chat, je l'ai donné à ma voisine. Ce jour-là, comme souvent, j'avais envie de donner tout ce que j'ai. C'était le 23 octobre et je m'étais sortie du lit en posant très rapidement les deux pieds par terre sur le parquet glacé, comme tous les matins d'octobre. Et je m'étais levée d'un bond, vers six heures du matin, avec un fort sentiment chevillé au coeur que la journée serait longue et belle parce que déjà elle l'était, si lente. Je la sentais s'allonger langoureusement pour jouir du soleil naissant, s'amuser à m'enrober dans des volutes de lumière ondulantes et nuageuses comme dans la fumée d'une cigarette. J'étais heureuse de me sentir vivre, contente d'avoir enfin réussi à installer une grande paix à l'intérieur, et à l'extérieur, pour tout ce qui concerne la vente de cette maison. Quoi qu'il en soit, je ne sais toujours pas où je vivrai, après. Si cela sera long, ou bref, cette transition vers ailleurs. Je marche sur un sentier fébrile et venimeux qui bouge tout le temps, à la croisée des chemins avec des fourches patibulaires, des pièges à ours avec des grosses dents pointues en fer rouillé, des buchers déjà tout allumés pour les sorcières vindicatives habillées de velours vert, et même des fosses aux lions avec du feu qui brûle dans le fond comme dans la Bible. Il faut donc que je fasse doublement et triplement très attention. Je ne sais pas encore choisir l'endroit. Je sais l'envie de la campagne, des grands champs, l'eau et la ligne d'horizon, je sais l'espace pour garder quelques animaux, je sais l'envie de marcher sous les arbres. Je ne sais pas le lieu géographique, le point sur une carte où j'installerai mon corps pour rêver et aimer, et dormir dans le lit de la chambre de la prochaine maison, dans la prochaine rue, de la prochaine ville, ou village. J'ai visité un autre appartement à Montréal, dans le Mile-End, il y avait un jardin, les quatre pièces étaient très, – trop petites, pas d'espace pour mes livres. Il y avait un jardin. Et peut-être des escargots.