274. une lanterne chinoise

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J'ai lu les Contes de la Véranda. Quand je serai très vieille avec plein de cheveux blancs, s'il m'en pousse un jour, à la veille de mes quatre vingt-dix-neuf ans, j'écrirai une énorme et voluptueuse thèse sur Herman Melville. D'ici-là, j'ai beaucoup de pain et des montagnes de gâteaux sur la planche. Mais imaginez que vous êtes un futur noyé et que vous êtes en train de couler au fond de l'eau. Difficile à croire, mais néanmoins possible.

Vous êtes en train de couler et il ne se passe rien. Vous savez que, suspendu comme vous l'êtes entre la vie et la mort, il n'y a plus rien ni personne pour vous secourir, et que psychologiquement vous êtes vaincu. Vous ne pouvez rien faire que de rester accroché entre deux eaux et attendre la mort. Mais voilà. Cela pourra durer plusieurs mois, voire même des années. La mort ne viendra pas comme vous l'imaginez. Vous n'aviez rien prévu pour vous défendre des vagues glaciales ou chaudes comme celles d'un chien qui pisse [sauf quelques échos de loin]. Et je vous épargnerai l'image du serpent qui siffle.

Impitoyable allumeuse de lanternes chinoises : une de mes vieilles patientes est en train de mourir depuis hier matin. On a appelé ses enfants, ils ont dit préférer attendre pour se présenter à son chevet qu'elle ait fermé les yeux. Ne ne me demandez pas comment ça se fait, mais ils ne veulent rien savoir de leur mère, ils préféreront probablement crier partout qu'ils ont peur d'elle. De mon côté, je ne la connais pas beaucoup, elle est vieille et sans mémoire, et j'aurais préféré passer la nuit là-bas. On me dit que cela ne se fait pas. Y passer la nuit plutôt que de rentrer et de ne penser qu'à l'histoire de cette femme-là qui va mourir toute seule avec sa peur et le sentiment d'abandon. Imaginez un vent glacial, et que vous ne voulez pas être seul au moment de mourir.

Tout ce que j'écris d'une main fiévreuse dans des cahiers et depuis plusieurs mois ou même une à deux années, je ne me donnais pas la permission de le publier en ligne. Trop cru, et personnel. Trop vrai. Surtout ce soir. Si je vous livrais comme je le ressens maintenant ce que j'ai mis sur le papier hier et aujourd'hui, et depuis le temps que dure ce cirque du chantage et de la peur, je n'en reviendrais pas vivante. Ce fut une sensation fort étrange de prendre conscience de cet interdit-là alors que je me sentais invincible. Invulnérable de naissance. Et je le suis. Un court instant qui a duré trop longtemps, je l'avais occulté.