273. passage obligé

Cette maison est magique. Magnifique. On a pas idée. Je l'ai su dès l'instant où j'y ai mis les pieds, il y a déjà presque dix ans. Un peu à l'image des autres maisons que j'ai eu la chance d'habiter avant. Encore un peu et j'abandonnerais toute idée de partir, de la vendre. Mais.

Je n'essaierai même pas de vous dissimuler la grosse peine que j'aurai de la quitter bientôt, un de ces jours prochains. Depuis le temps que je vous bassine les oreilles avec ça, il serait malséant de ma part de rajouter ne serait-ce qu'un iota au millième de milligramme de mes exaspérations et envies de partir désormais légendaires. J'imagine, si j'étais vous.

Et pourtant. La décision est prise. Ferme, et j'ai choisi d'avancer. Sans savoir où je m'en vais aller. Maigre consolation, je conserverai dans ce qu'il me reste de pages à Voyelle, une sorte de log book où je consignerai les tenants et aboutissants de la vente de cette maison. Promis, quand la maison sera vendue, j'ouvrirai un nouveau cahier, avec un nouveau titre. Mais d'ici là, quand l'hiver sera venu [aurait pu dire la fourmi ma voisine], je glisserai quelques pages poétiques d'une autre couleur [fort probablement mauves] dans mes Carnets d'hiver. Quoi qu'il en soit, et concernant la vente de la maison, les premières nouvelles fraîches sont les suivantes :

  1. L'agent d'immeuble a fait faire trois set de clés pour les visites, et pas un ne fonctionne. Maudites vieilles serrures. Autrement, ça baigne. Dit-il. À part qu'il a zigonné dix minutes après la porte pour finir par finir par entrer ce matin avec sa damnée caravane. Arf. Moi, c'est tous les jours.
  2. En rentrant à six heures, j'ai trouvé une grosse affiche piquée dans le jardin en avant. Jolie. Aujourd'hui, entre 11 et 13 heures, monsieur mon agent avait organisé une visite avec son étourdissante caravane (rien d'autre qu'une invitation à tous les autres agents du coin - en mls - ne me demandez pas c'est quoi, une sorte de grosse commune et ils se partagent les profits). Cherchez les chameaux. Sur la table, il m'avait laissé une petite note : plus de quinze agents sont venus. Il avait l'air content, ça doit être bon. Une chance que j'étais occupée ailleurs. Si j'avais été là, j'aurais peut-être été tentée de tous les jeter dehors, du premier jusqu'au dernier. No comments, je sais.
  3. Sur la petite note que j'ai retrouvée sur la table avec les clés, ce mot : ils ont trouvé votre prix un peu cher, ma chère Annie. J'ai regardé partout en me mettant dans la peau des petits nez en l'air, en imaginant les coups d'oeil réprobateurs et conformistes sur des joues rasées de près, sous des cheveux fraîchement coiffés et luisants et laqués comme des perruques de ce beau monde parfait qui oeuvre dans l'immobilier, et j'ai compris [possible que je sois dans l'erreur] qu'ils n'ont pas dû saisir grand chose à tout cela, habitués comme ils doivent l'être au marché des maisons qui se vendent comme des mets chinois to take out, et j'ai souri [si heureuse soudain]. – Inconsciemment, c'est ce que je voulais : rencontrer mon désir de la plus totale incompréhension. Choquer, profondément j'espère. Je ne veux pas faire de l'argent. L'argent, je n'en ai jamais voulu et ce n'est pas aujourd'hui que je vais commencer à vivre en fonction de ça. Mais ne faut-il pas que je jouisse un peu intellectuellement et autrement du prix insane que je demande pour cette maison dont je n'arrive pas à me séparer de. Et que je ne vendrai qu'à un personnage aussi fou que moi, sinon à personne. Ça, ça va pas être facile à trouver. Et si on trouve pas, ça va pas être un drame non plus.
  4. Coup de fil tardif : ils ont déjà donné deux rendez-vous pour visiter. Le premier dès demain matin à 9h30, et une autre à midi. Faudra que je me grouille pour tout remettre en état avant de me sauver d'ici, à l'aube. C'est comme si je vivais dans une maison de verre d'où je tente d'effacer mon effigie. Je crois que je vais devoir établir mon qg matinal au Figaro. Et je m'engage formellement à tout vous raconter, pour la suite.

Confidence pour confidence :
ce soir, j'ai fait rôtir un gros poulet de grain bio au four avec un énorme oignon enfoncé dans le bedon et vers la fin j'ai mis à cuire dans le jus de cet odorant volatile des petites pommes de terre nouvelles du Témiscouata avec leur pelure et beaucoup de poivre noir et de la fleur de sel, et ça sentait bon comme quand les enfants étaient petits, comme quand la maison était encore pleine de sa vraie vie de maison, et que la grande table en pin n'était jamais assez vaste pour accueillir tous les amis, et qu'on multipliait pour eux les places dans les coins. Si je m'arrêtais à des images comme celle-là, qui se bousculent par centaines dans mon cinéma intérieur, je n'aurais pas envie de partir d'ici jamais. Cherchez l'erreur.