270. partir : définitivement seule et sauvagement libre

Retour arrière, le 3 juin 2001. J'avais alors tenté de partir, mais il me manquait la force du rêve. On dirait bien que je l'ai enfin trouvée. Sauf que ce départ ne sera pas une fuite. Je n'ai rien ni personne à fuir. Et tout à découvrir. Je suis sortie à 15 heures pour aller déposer un chèque à la banque. J'ai fait un saut à la pâtisserie pour faire provision de pain et des gâteaux, et à l'épicerie pour des fruits, du fromage. Pas trouvé les journaux de samedi. Toujours incapable de reprendre le fil de mon écriture. Je n'ouvre même pas le fichier. Le journal continuera pour m'aider à structurer l'échappée vers la fiction. Je veux obéir à une voix lointaine qui m'interdit formellement d'arrêter l'écrit, comme un écho de ma propre voix à une autre époque. Si j'abandonnais le journal, rien ne me dit que je serais davantage capable d'écrire autre chose. Et en continuant, au moins j'avance dans cette direction-là. Rien ne prouve que c'est le journal qui fait obstacle au roman. Je me suis toujours rebellée périodiquement contre l'écriture sur Internet, ce n'est pas nouveau. Tant pis pour moi si je n'aime plus ce journal on line. Je pourrai toujours aller voir ailleurs si je n'y suis pas. Cette aversion va finir par passer. La crise va se calmer. J'ai finalement réussi à prendre quelques décisions. Fini de tergiverser. La première et non la moindre : plonger dans l'inconnu, quitter la rue Hutchison et ce coin du nord d'Outremont où j'ai atterri sans savoir où je mettais les pieds quand j'ai quitté le Bas-du-fleuve pour venir étudier dans la grande ville toute seule, loin de mes parents. Je laisserai tout derrière, et quitterai la vieille maison en hauteur et les parquets qui craquent, et me logerai ailleurs, ici à Montréal ou dans les environs, temporairement. L'agent d'immeuble revient demain à 16 heures, il posera l'affiche cette semaine. Les visites vont commencer je ne sais quand, mais je serai partie, je ne veux pas voir défiler des gens dans mon intimité, les voir regarder mes photos sur les murs, mon lit, mes livres, la cuisine. Insupportable. J'ai consulté les annonces d'appartements à louer sur Internet. Je cherche un rez-de-chaussée avec un foyer qui chauffe au bois, trois ou quatre pièces minimum, et un petit jardin, de préférence face à un parc. S'il n'y en a pas, je m'installerai dans un petit studio au vingt-cinquième étage, dans une tour pour voir le fleuve au loin et les montagnes. Cette décision de vendre la maison, je sais que c'est la première et la plus importante, la case départ d'une série de trajets devant me mettre en situation [en condition] de pouvoir écrire. Renouer avec des gestes fous. Inventer. La prochaine étape - au printemps - sera de retrouver la vieille maison près du fleuve. Loin vers le nord. Faire un long voyage. Le temps est venu de partir, l'énergie créatrice ayant sans doute migré ailleurs. Plus que jamais j'ai besoin de travailler l'écrit, de me discipliner au maximum. J'ai aussi un grand besoin d'appuis et de bienveillantes tendresses. De confrontations. Et d'un courage fort comme un entêtement.