256. il y eut un soir, il y eut un matin

Un autre grand oiseau est venu et il s'est posé sur une roche et il a attendu que l'eau monte jusqu'à lui toucher les pattes et je me suis demandé qu'est-ce que j'en ai vraiment à faire de tous ces oiseaux alors que je ne sais pas voler et ne le saurai jamais. Depuis que je n'ai plus peur des chiens [je vous raconterai ça une autre fois], je commence à me méfier des oiseaux, si beaux, si beaux, justement parce que toute cette beauté dans ce monde pourri qui pue la charogne certains jours, c'est insupportable. Les trottoirs sales de la ville putréfiée, hantée par des milliers d'êtres errants riches ou pauvres, – et néanmoins crasseux de corps et d'esprit, au regard vide et creux, me manquent. Et tout ce lyrisme autour de l'oiseau, ça me tue.

un autre oiseau qui attend des jours entiers sur sa roche en pleine mer que quelqu'un veuille bien s'intéresser à lui

Ce n'était pas la première fois que je voyais ça. Les livres des poètes en sont pleins. L'autre jour, ils étaient deux à attendre. Un noir. Et une blanche. Sur la roche tout un après-midi, et plus. Les deux sont partis quand la première vague leur a mouillé la pointe des ergots. Opportunistes. Et puis on dira n'importe quoi sur les livres et les librairies. Reste que j'en trouve toujours sur ma route, mais il faut parfois chercher un peu. Sur leurs étagères ils n'ont pas, bien évidemment, tous ces petits romans étrangers ou d'ici au goût du jour et qui auront disparu dans quelques années, non, mais des vrais livres qui savent par la seule force de ce qu'ils contiennent traverser les modes et le temps. Comme des grands bateaux qui n'ont pas peur de se mouiller le bout du pied. J'ai donc trouvé dans ma petite librairie de campagne, en ce lumineux dimanche après-midi, Les Contes de la Véranda de sieur Herman Melville, et aussi, de mister T.E. Lawrence, Les sept Piliers de la sagesse - un triomphe [en marge des sept piliers], et enfin et non le moindre, Le Moyen Age, les Livres I à XVII de l'Histoire de France, de monsieur Michelet. De quoi lire pendant des jours et des nuits et ne plus avoir le temps d'écrire sur Internet jamais. Je ferai malgré tout un petit effort. Il y a cet oiseau brun pâle sur sa grosse roche qui attend encore. La marée a été lente à monter aujourd'hui. J'apprends donc à attendre, debout sur ma roche. Je ne m'envolerai pas. Pas tout de suite mais bientôt loin dans l'histoire, avec mes livres. Et cette image un peu sombre qui va avec.