229. rêves flous

Vécu un long dimanche sans lunettes. Je croyais les avoir perdues, égarées quelque part à Kamouraska sur une table, ou encore oubliées dans le jardin où je les avais déposées en refermant les Manifestes du surréalisme, à côté du hamac, dans les herbes folles. J'ai dormi deux fois douze heures, deux longs blocs de rêves, avec un après-midi à flâner et à fouiller la maison bien calé entre les deux. Des rêves troubles, le plâtre des murs et des plafonds devenait tout mou et se détachait pour couler dans l'escalier comme de la pâte à crêpe très blanche, une onctueuse et collante béchamel. Le plâtre épais finissait par emplir la cage de l'escalier en bouillonnant, engloutissant les petits anges du plafond et autres moulages de fleurs et de boucles et des bustes entiers tout en poudre blanche aussi baroques que ridicules dégringolaient et fondaient pour la boucher complètement, recouvrant les marches une par une jusqu'en haut, à égalité du plancher, et j'ai pensé en me levant que ça me ferait une bonne raison pour ne plus sortir dehors de cette maison jamais. Ainsi donc, après avoir autant rêvé de liberté j'espérerais l'enfermement, je n'ose y croire. En fin de compte, mes lunettes étaient au fond d'un petit sac orange, avec la caméra au ventre rempli de photos bizarres et floues, laissé dans la voiture. Sans lunettes, je ne peux plus lire ni écrire, je vois tout embrouillé. Les livres sont écrits en trop petits caractères, de plus en plus petits en fait. C'est comme les instructions et menus qui apparaissent dans le mini écran de cette satané caméra, du minitexte en micro caractères. Font exprès. Y a juste les titres et la pub qui cherchent à se faire lisibles. Je préfère à tout cela le total fouilli et l'illogisme apparents des rêves. J'aimerais apprendre à rêver debout mes rêves flous.