226. je ne joue pas

Le superbe tonnerre ce soir. Le genre de soirée que mes grands-mères aspergeaient d'eau bénite à la lueur des bougies en enroulant des chapelets et des linges autour des robinets après avoir éteint l'unique ampoule qui pendait du plafond au bout de sa corde.

Un bruit sourd éclate, puis deux. Je vois la foudre crépiter comme un roulement de tambour pour annoncer l'éclair vif argent. Le ciel a l'air d'avoir envie de mettre le feu aux poudres. L'étincelle s'allumera bien quelque part entre les gros nuages noirs d'orage et la terre. Ziguezaguer mouillée.

Pour une fois que je regardais un film, un filma, un film à la télé. Le satellite s'est détraqué. C'est le noir sous la pluie noire de la nuit.

Sellerai le cheval fou. Allumerai des chandelles blanches qui vont encore couler partout. Et l'ordi. Je n'ose imaginer ce qui coulera de cette page-là. Juste y jeter des mots décousus. Pas de quoi en faire des topiques. Pour les divinités top-iques. Un argument propre à un sujet sale en ferait-il un argument sale.

J'abandonne les jeux avec les mots pour un retour de la mémoire. Ferai du thé. Noir de Russie, dans la théière avec un petit coeur rouge accroché après. Je, nous, ne joue pas. La joue, genou pas.

Ça a fait trente-sept ans ce matin qu'un jour vous êtes mort pour toujours et je ne voulais pas le croire au point que je m'étais fait couper les cheveux comme si je voulais protester de tout mon corps de rage muette en m'amputant de ce que j'avais de plus précieux. Que cela parte avec vous aussi loin que le néant dans lequel votre absence allait me laisser. J'ai pensé à vous toute la journée.

Pensé à vous. Je me suis revue assise sur vos larges épaules quand vous chantiez Par derrrière chez ma blonde, lui y a-t-un bois joli, le rossignol y chante, et le jour et la nuit, gai lon la gai le rosier, du joli mois de mai.

Les plus lumineux souvenirs de ma jeune vie c'est quand je pensais que votre « ma blonde » c'était moi. L'amour d'une fille pour son père, personne ne peut savoir. Cela reste entre vous et moi notre seule richesse.

Votre coeur droit, votre probité, votre immense respect du monde libre et de la vérité, vos rêves de paix et de justice, vos saintes colères, votre amour de la vie, votre foi en Dieu forgée de doutes, votre goût des choses simples, votre façon de toucher la terre, de soigner les animaux, et les arbres que vous abattiez juste pour permettre au petits de mieux grandir à côté, les jouets fous que vous saviez fabriquer avec des bouts de ficelle, des boutons, et des branches d'arbre, les centaines de chansons attachées à vos lèvres et celle-là que je trouvais trop triste et qui finissait toujours par J'irai revoir ma Normandie, c'est le pays qui m'a donné le jour. Je vous entendais la chanter souvent. Je vous voyais déjà partir là-bas.

Et ne jamais revenir. Je garde à mon oreille vos chants des temps révolus, tous les autres si naifs, des complaintes qu'on n'entend plus, votre silence, votre recueillement. Et la tendresse. Et tout ce que je n'écrirai pas.