217. notes prises au stylo

Déjà 20 heures. Pas mangé. Faim de loup. Pendant que le riz cuit lentement à la vapeur et que le bidule de l'antivirus scanne mon portable à la recherche de poutres dans l'oeil du machin pour séparer le bon grain de l'ivresse [hic : l'ivraie], je note sur un bout de papier servant habituellement à griffonner mes listes de ce qui manque ou va manquer dans la dépense ou le frigo, bref, je note à la main avec un vieux stylo bic bleu à pointe moyenne quelques bribes et débris qu'il me semble de la plus haute importance de vous transmettre et que je recopierai tout à l'heure sur cette lumineuse page éclairée depuis hier d'un coquelicot. En bas à droite.

Espérant que vous ayez apprécié le retour de la baignoire de madame Laurence Rizk, veuillez accepter, chers lecteurs, l'expression de mes plus chaleuriiieuses salutations. Quoi qu'il en soit, et ayant relégué mes belles fleurs de ciboulette aux oubliettes, me sens comme Henri iiii juste après qu'il aît mis à exécuter bientôt sa dernière reine dans une des tours du château. M'en remettre. Ça sent bon le riz basmati qui cuit. Les parfums diffusent partout.

C'est si bon d'avoir un journal en ligne et d'y jeter en vrac les meilleures et les pires vivantes et vivaces trivialités de sa vie et de ses petites et grandes journées. Comme ça, le riz, les fleurs, et même les livres existent. Et D. peut y mêler l'odeur des crevettes qu'il fait griller enfilées toutes collées le ventre des unes sur les fesses des autres sur des petites baguettes en bambou qu'il couchera ensuite sur de limoneux tapis d'algues séchées fort piquantes et salées accompagnées d'une petite sauce verte qui ma foi ne manque pas de vert. Je l'ai peut-être déjà écrit ici, D. est un homme plus que patient. Et bon.

Pendant ce temps je découpe les pages d'un vieux livre publié aux éditions Fides en 1961 avec un fort digne coupe papier à l'effigie des Expos, cadeau de mon ex. Que je conserve précieusement [et les pages non encore découpées des trois tomes de ce vieux livre dont je vous parlerai peut-être un jour, et le coupe-papier, et l'ex] depuis toujours, autant dire depuis que le paradis terrestre existe.

Avec tout ça, j'ai oublié de noter, pour la page d'hier, cet extrait de L'Après-vivre. Après, il va falloir que je mange un peu, et puis que je tape et mette en ligne ces notes écrites toutes de travers et que j'aurai peine à relire :

« La responsabilité de l'écrivain parfois m'écrase. Relater, quoi qu'on fasse est frelater. À la substance d'autrui, je mêle mes fantasmes. Dans mes fantasmes, j'emmêle ma réalité. Après, je m'arroge le droit de dire aux gens leurs faits. Moi qui les trie, moi qui étrille. Je suis le Narrateur suprême. Et le juge. Juge et partie. En jouant avec les mots, je joue au bon Dieu. Mes bouquins sont ma tribune et mon tribunal. L'autobiographie est une prétention blasphématoire, une incroyable supercherie. Mais j'y crois. Je trie, mais je ne pense pas que je triche. Je triche, mais je ne truque pas. Je truque, mais il ne me semble pas que je détraque. Que je détracte. À travers toutes mes fictions, je tente de crier la vérité. Les vérités. Contradictoires. Comment voulez-vous, avec des êtres si multiples, qu'il n'y en aît qu'une. » [S. Doubrovsky]

Sans commentaires, bien évidemment.