213. le petit cochon noir

Je remets et reprends pied tranquillement pas vite dans les jours et les nuits de la ville tantôt détrempée de pluies frileuses, tantôt sauvage à nous griller comme des grains de cafés huileux sous un soleil torride. Je projette déjà de passer mes prochaines vacances sur une île repérée lors de mes varnoussages dans les champs et sur les chemins de traverses du Bas-Saint-Laurent [à moins que je ne me décide à tout säprer là et partir pour Yalta]. Dégusté, et déliré avec VLB, dedans Le carnet de l'écrivain Faust. C'est parce que ce livre est une manière de journal fort brouillon de la création, comme j'aime, mais sans les dates, que je m'y suis intéressée, VLB y parle de La grande tribu, ce livre dans le livre qui, dit-il, « n'a rien de vraiment compliqué : il s'agit là de raconter les fondements hystériques du Québec, en sept épiphanies que vit une manière de grand enfant que sa vie terrorise. » Quand je me sens moi-même très souvent comme une hystérique en train de marcher sur un fil au bord de la folie, écoeurée de tout et tout le temps sur le point de m'éclater en mille miettes, sans aucun désir sauf celui d'écrire et de lire et de ne rien faire d'autre que finir par écrire pour vrai ce que je porte, et que je vois bien que plus personne ne me comprend ou presque, lire ce livre m'a fait le plus grand bien. Pris ces quelques notes et d'autres en cours de route :

  1. « Les épiphanies déjà écrites [...] m'ont rendu extrêmement fragile, à deux doigts de cette folie qui habite la grosse Baleine-Mère, le forgeron fondeur, le docteur Avincenne et Louis David Riel émasculé de cette maison hystérique qu'est mon roman en devenir. »
  2. En épigraphe, une définition du Carnet, tirée du Petit Larousse : n.m. (de carner, variation de crener, entailler). Rigole d'écoulement de l'eau d'une galerie de mine.
  3. Les affreux oiseaux de la chicane qui le poursuivent et qui l'ont chassé de Montréal-Nord sans qu'il puisse apporter son manuscrit.
  4. Le sentiment d'urgence et la grande jument noire de la nuit qui sort de partout et nulle part avec des cauchemars d'enfer.
  5. « ...et cette neige comme un grand désert blanc pour contrer la nuit. »
  6. Le mouton noir et le petit cochon noir de Louis David Riel, « qui prétendait être un métis de Saint-Paul du Minnesota, mort depuis 1885 et qu'il ne voulait pas s'en rendre compte. »
  7. Le mot « recueillement » qui arrive tout d'un coup comme un grand soleil.
  8. Sur le fait qu'il devrait recommencer à écrire La grande tribu pour la septième fois si jamais « la femme rare » se débarrassait du manuscrit : « Rien de moins que de l'absurdité mais comme j'en suis plein jusqu'au rasibus du cou, comme dirait mon oncle Phil, ça ne changerait probablement pas grand chose. »
  9. Les notes et débris sur la fabrication des personnages, dont cette Thérèse Percepied née Babou de la Bourdaisière « évirée » par le docteur Avincenne. Et la perruque rouge de travers sur la tête, souffrant le martyre d'avoir à proférer des mots immondes quand « il » se fait mettre enceinte par Messire Ezéchiel Bérubé.
  10. Ses propos sur Jacques Ferron et ceux rapportés de Ferron sur l'hiver.
  11. Sur l'écriture : « ...rien de plus qu'une énorme patience et ce qui, presque malgré soi, se déverse dedans. Le plus difficile, c'est de rester assis devant sa table de travail et de ne pas penser à tout ce qu'on manque de soi et des autres parce qu'on ne fait qu'ameuter de simples mots. C'est comme accepter l'idée même qu'on est mort alors que le corps, lui, aimerait fendre l'air dans de l'orgie femelle. Ah l'écriture, inqualifiable déportation ! »
  12. Et tout le reste. C'est trop long de recopier mes annotations ici. Je ne vois pas pourquoi je le fais, puisque tout cela n'intéresse fort probablement personne d'autre que moi.

Dans l'une des nombreuses boutiques de sculpture sur bois de Saint-Jean-Port-Joli, je me suis trouvé un petit cochon en pin. Je l'ai peint en noir. Mis sur une table basse parmi des livres qu'il pourra gruger s'il a trop faim. Fétiche né d'une lecture qui peuplera longtemps mon imaginaire.

Les vacances terminées, j'ai repris le travail mardi, et maintenant le journal. Il y a Dylan qui voulait venir dîner coucher festoyer le retour de l'amante prodigue. J'ai dit non merci pas aujourd'hui. Et j'ai décidé d'écrire la page 213 en mangeant des samosas aux légumes avec une sauce très piquante à la coriandre. Ze show must go on comme diraient les anglais.