207. la cloche

Huit heures du matin. Chaud soleil. Ciel très agréable, d'une douceur de miel. La cloche au joli son fêlé sonne toutes les heures et les demi-heures. J'ai mis quelques jours avant de m'en rendre compte tant j'avais le cerveau entouré de bruits et de pensées stériles, de préoccupations bidons dont je n'ai plus besoin. Je ne conserve que l'essentiel, ce qui m'est essentiel à moi, pour respirer : le soleil, le vent, le fleuve, les gens d'ici, simples et attachants, les animaux. Je sors très tôt sur la terrasse pour voir le jour et boire le premier café. Lubie n'est pas rentrée cette nuit, elle a découché pour la deuxième fois en trois jours. Ce matin elle refuse d'allaiter. Une autre cuvée de petits chatons doit déjà être en chemin, à en juger par son air épuisé et un peu gaga. La maison rouge est l'un des rares endroits au monde où je pourrais vivre toujours sans trop souffrir. Et peut-être même sans mourir vraiment. Je parle de cette mort à soi-même qui précède l'autre. Parce qu'ici, je peux écrire. Je veux dire libérer de mon écriture ce qui y reste emprisonné quand je suis enfermée en ville. Je ne parle pas de ce journal. Mais du reste. Le soleil chauffe. J'enlève mon long kimono de soie rouge et le remplace par une blouse légère qui laisse le dos et les épaules, le cou, en contact direct avec le soleil, et un pareo en lin safran. J'ai encore ce matin ouvert la porte aux petits chats pour qu'ils puissent jouer dehors. Je la laisserai ouverte toute la journée pour qu'ils soient libres. Dans l'herbe et sur les grosses roches, ils se cachent, grimpent et font les fous. Pour la toute première fois ils sont montés sur la falaise [à mi-chemin]. Sauf le tout petit qui n'y arrive pas. Mon torticolis n'a pas complètement déclaré forfait avec ma thérapie chaleur-repos complet. Reste une douleur tenace et de la raideur au sterno-cléido-mastoïdien. Le trapèze est encore sensible mais on ne peut pas appeler ça une douleur. Pas eu besoin de drogue. Yep. Je continue avec la chaleur - traitement suprême. Et je peux écrire. Beaucoup et presque tout le temps. La cloche quand elle sonne calme l'angoisse flottante, brise les digues qui inhibent, coincent la construction des phrases, et font rechercher des trucs compliqués alors que tout est si simple. Elle m'apporte une sécurité par rapport au temps qui passe – temps qui ne se retrouve plus effiloché et décousu, mais patiemment mesuré et découpé, comme égrené. La cloche, musique de mon été.