194. boum

La grande ville tentaculaire me serre à la gorge et je l'avale pour m'empêcher d'étouffer, sinon elle m'avalera la première et je n'en ressortirai pas vivante. La maison verte en pleine campagne sera vendue bientôt, à une autre, - je n'ai pas réagi assez vite. Tant pis pour moi. De retour ici, je réalise que pendant ces dernières années je n'ai pas vu beaucoup ce qui se passait autour de moi, si affairée ailleurs, et pendant ce temps-là, la rue Hutchison dans mon coin a doublé, triplé, d'enfants beaux comme des soleils la tête pleine de petits cheveux frisottés blonds ou roux, caramel ou marron. Un peintre serait heureux ici. Mais y a-t-il encore des peintres que les cheveux des tout petits enfants intéresse ? J'espère que oui. Je n'étais plus non plus très heureuse d'habiter ma maison ces derniers temps. Quelque chose d'indéfinissable. Moins envie de faire le rangement, le ménage, j'ai laissé aller le contrat d'entretien ménager, plus envie de laver ou faire laver les vitres. Les rideaux sont poussiéreux et les rénovations de l'escalier et de ma chambre m'ont fatiguée ; trop de complications, de décisions à prendre et de va-et-vient. Il faut dire que - jamais là - je manque de temps pour voir à tout ça. J'ai voulu partir, m'installer à la campagne pour les prochaines années au moins, sans toutefois me sentir à l'aise, ou capable de procéder, de prendre la décision une bonne fois pour toutes et de la vendre cette maison. J'ai donc travaillé là-dessus, fait un bilan des pour et des contre, et puis je me suis dit un bon matin de la semaine dernière, ok, je vends, sir ? yes sir. Et puis je suis montée à ma campagne, à Kamouraska. J'ai vu le fleuve. Discuté. Aimé. Travaillé. Flâné. Au bout du compte, j'ai rencontré ce soir un agent immobilier. Il peut se charger de vendre si je signe un contrat avec lui et que je lui remette les clés. Il a tout passé au peigne fin, visité chacune des pièces, tout inspecté, les papiers, et puis nous nous sommes assis et nous avons discuté longtemps. Et pendant cette rencontre, qui s'est terminée il y a deux heures à peine, à force de répondre aux questions par-dessus questions, je me suis sentie toute nue, déshabillée. J'avais décidé de vendre. Je ne suis plus certaine que je le ferai, et si oui, « ils » vont devoir la payer à sa juste valeur. Seule condition pour laquelle j'accepterais de m'en séparer. Je songe sérieusement à demander un prix si élevé, quelque chose de tout à fait indécent. Un prix obscène. C'est ça. Et si je ne trouve pas d'acheteur ? Eh bien je vais la garder. Je l'aime, moi, cette maison-là, les vitraux, les planchers en bois qui craquent, les hauts plafonds avec les petits anges en plâtre et les colonnes, la vieille cheminée art-déco, les érables géants qui dépassent les toits, le mur de briques dans l'escalier, et surtout cette rue pleine d'enfants, et les synagogues tout autour. Quelqu'un pourrait-il me dire pourquoi moi et ma maison on se déshabillerait pour rien ?