185. ma chambre jaune

De Montréal au fleuve bleu, gris et violet à ses heures, sous un ciel plus grand que les plus grands dieux des routes, j'ai suivi un chemin quelque peu pénible mais enfin j'y suis arrivée avec tous mes tendres morceaux et donc je suis là, brûlée et moulue. Comme si la ville m'avait tout pris. J'étais morte hier, complètement morte. Mais la grande ville n'y était pour rien. Envie urgente de casser la fatigue. Personne non plus n'y était pour rien. C'est juste moi qui n'étais plus bien dans ce monde-là. Tristesse nostalgique, manque du soleil et du fleuve, de la vraie vie. Envie de déposer l'affreux tourbillon dans un creux de la montagne comme dans un lit de plumes d'aigles. Et que les grands oiseaux viennent y faire leur nid comme je fais le mien dans la maison bâtie au bord de la falaise. La route se fait totalement folle, j'allume la radio, j'entends something touch me so deep inside, je cueille des pousses de fougères, des chants d'oiseaux et des chemins de terre pleins de poussière quand je viens de me laver les cheveux, des routes comme des nappes de lin toutes blanches empesées par le vieux chinois. L'air est si bon ici. Si bon. Et comme suspendu. Je me suis levée hier et ce matin aussi avec le corps frais et rempli du parfum des pommiers roses. Je commence doucement à m'installer. Choisi la chambre jaune. J'ai décoré la grande fenêtre avec quelques mètres de coton blanc cousu avec et du fil rouge. Quand il y a du fil de soie rouge quelque part, le coeur va bien. Je lui dis n'oublie pas de marcher sur le chemin du coeur, toujours. Rêvé toute la nuit à un homme mort de sa belle mort et qui se croit toujours vivant parce qu'il fait semblant de l'être. Ça m'a fait drôle. Noté à mon réveil que les rêves de cette nature ne supportent pas le test de vérité du soleil. Elle est belle ma chambre jaune. Par la fenêtre derrière le bureau où je pose le portable et mes cahiers, je vois le fleuve. Le rideau est blanc, avec de fines lignes rouges et en haut près du plafond, j'ai cousu des plis qui font comme des ventres ou des petites corbeilles qui baillent. J'y déposerai vos soupirs. Et les tables chargées de mes livres et les chandelles parfumées et les maisons construites en hauteur avec des fenêtres et des vérandas qui font tout le tour autour avec des toits rouges et des fenêtres que le soleil enflamme au couchant. Le beau temps m'a permis de faire un coin du jardin : deux rangs de pommes de terre, des laitues, du persil et la lavande [le reste demain], et puis dans l'après-midi, nous avons trouvé le chemin de la source, in the sun. Rempli les bouteilles de bonne eau glacée. Bu à s'en donner le hoquet. Mis du vernis à ongles rouge sur mes doigts de pieds et décoré la chambre jaune et ouvert la boîte de couleurs et dessiné des fleurs et des feuilles et nous avons bu beaucoup de vin quand nous avons eu faim pour manger la viande rouge grillée sur les braises. Et j'ai découvert quelque chose de nouveau, quelque chose de terriblement profond, un silence rose et bleu violet qui m'a donné l'envie de creuser au soleil. Et si seulement il existe une toute petite chose au bout de cette route-là, je veux la découvrir in the sun, avec des mouches qui bombinent autour.