183. image dorée, suspendue

J'arrivais en ville, je rentrais à la maison en voiture, tranquillement, et la musique sortait de la radio et ça me faisait du bien parce qu'elle m'aidait à porter une lourde fatigue doublée du stress d'une longue route, et je roulais sur Bernard, et puis j'ai viré à 90 degrés pour emprunter la ruelle Hutchison. J'aime croire que c'est la plus large de toutes les ruelles de la ville, c'est ma ruelle, celle qui passe derrière la maison. J'ai vu un chien qui longeait le côté est, à droite donc, et qui suivait la même route que moi en caracolant et il levait la patte sur tous les poteaux qu'il rencontrait, un gros berger allemand, la queue oscillante et dressée poilue en forme de virgule. Un peu en avant de lui, et en plein milieu de la ruelle, un garçon d'à peu près 13 ans avec une casquette la palette par en arrière avançait tranquillement dans la même direction que le chien, sans se presser, comme s'il revendiquait tout la place pour lui tout seul. J'ai pensé à Sallinger. Je me suis demandé comment on peut faire pour rater des visions pareilles. J'ai ralenti encore plus en apercevant un vieux monsieur juif, habillé comme dans les films sur la Shoa, avec son long manteau noir, et qui s'avançait vers moi. Une longue barbe blanche lui descendait presque jusqu'au ventre. Et derrière lui, le fond du ciel blanc bleuté. Avec du jaune d'or autour, le vieil homme brillait. Comme une apparition. À l'extrême gauche de cette image, il y avait une belle bicyclette rouge, debout, sans personne à côté. La bicyclette est entrée dans le tableau quand le vieux s'est arrêté, s'est retourné, et s'est mis à la regarder, songeur. Une bécane rutilante juste pour ses yeux à lui. J'ai vu son profil. Et ma musique d'anges qui sortait de la radio [ça devait être du Bach, j'en ai aucune idée, c'était fort et enlevant] entourait cette vision incroyable avec le chien et le garçon à la casquette qui continuaient d'avancer. J'aurais voulu avoir un pinceau, des couleurs et une toile, pour saisir ces personnages sur fond blanc et gris, rouge, avec les bruns et les verts des palissades, des murs et des feuilles avec les briques partout en hauteur, et l'asphalte, tout cela inondé du soleil chaud et doré de la fin d'après-midi. Je suis restée à regarder en roulant à une vitesse de tortue. À un moment donné un jeune homme pressé est arrivé, il a pris le vélo, et il est parti. Le vieux aussi. Lui, le chien, et le jeune garçon se sont comme évanouis dans leur temps et leur espace, et finalement j'ai dû continuer parce qu'il n'y avait plus personne que moi, la voiture, et la musique. Et cette image dans ma tête, qui insistait. Le vieillard ressemblait comme deux gouttes d'eau à la représentation que je me suis toujours faite de Rip Van Winkle. J'ai lu cette histoire quand j'avais neuf ans. Je m'en souviens. Parce que c'était le début du printemps, comme maintenant. Le printemps. Quand tout le monde se retrouve dehors après des mois et des mois d'enfermement.