176. le premier pied dehors

Beaucoup de matériel extérieur. L'embarras du choix : des gens, des gens, des gens, des voitures, des bicyclettes, des bébés joufflus dans des poussettes, ou dans des porte-bébés, repus de bon lait et le cou cassé par le sommeil, la police, des trottoirs, des rues, des magasins, dix, quinze, vingt autobus avec la grosse face de Paul Arcand tatouée dans le derrière et qui sourit bêtement aux passants aveugles, les ambulances, le bruit et le gris, le gris, le gris, la pluie. Qui ou quoi choisir ? Rien de tout ça. Sauf un livre sur l'étagère de la bibliothèque.

Le livre est beau. C'est un objet que l'on pourrait croire magique. Tous les livres sont beaux à caresser, bons à sentir. Les livres ont une odeur spéciale et a priori quantités de qualités extrinsèques. Mais à l'intérieur, dedans, c'est une autre histoire. Celui-là, je le reconnais, je le saisis, le touche et le feuillette. L'exploration reste dans le domaine de l'en-dehors, par l'en-dehors. L'instance critique veille au grain.

Le livre est peu épais. Et vite lu. Le titre : Journal du dehors. L'auteur : Annie Ernaux. Après avoir terminé l'écriture de ce journal, elle écrivait ceci dans son Avant-propos [1996] :

[...] Et je suis sûre maintenant qu'on se découvre soi-même davantage en se projetant dans le monde extérieur que dans l'introspection du journal intime – lequel, né il y a deux siècles, n'est pas forcément éternel. Ce sont les autres, anonymes côtoyés dans le métro, les salles d'attente, qui, par l'intérêt, la colère ou la honte dont ils nous « traversent », réveillent notre mémoire et nous révèlent à nous-mêmes.

Les livres aussi ont ce pouvoir de nous traverser avec les mêmes armes. Et tant d'autres choses. Les fleurs et les arbres, les routes, les matins et les petits-déjeuners. Les croissants et décroissants de la lune. Les étoiles. Les catalogues. Les adolescents aux pantalons trop grands qui dansent le rap dedans en marchant. Et les dépliants publicitaires, les menus de restaurants, les cartes des routes et des rues et aussi les cartes purement géographiques et géologiques à regarder avec des lunettes en trois D et les cartes de voeux et d'anniversaires, et les tickets et billets, les invitations à des représentations artistiques, concerts, opéras, sollicitations ou soldes de toutes natures. Tant de couleurs. De couleurs et d'encres. Et puis les trains. Et les avions. Les escaliers. Les murs. Tous les murs minces ou épais ou avec des graffitis, des affiches à moitié décollées, des pipis de chiens, et des fissures, des ouvertures partout. Et parfois des portemanteaux et des grands-mères qui chantent au téléphone. De la lavande. Du miel. Et le parfum du fleuve, pas très loin, qui se jette.