171. dûnes

De Victor Segalen, extrait d'une lettre à Jules de Gaultier, écrite de Pékin le 11 janvier 1914 :

Mon voyage prend décidément pour moi la valeur d'une expérience sincère : confrontation, sur le terrain, de l'imaginaire et du réel : la montagne vue par le « Poète », et la même, escaladée par celui à qui elle barre la route et qui trouvera, de l'autre côté du col, après dix heures d'étapes, à manger, à dormir, et peut-être (mais s'en préoccupe-t-il ?) le bien-être surajouté d'un beau spectacle... Et le fleuve, couru sur ses eaux, et non pas sur une carte, de la source à l'embouchure...

[Victor Segalen : Essai sur l'exotisme, Fata Morgana, 1978]

Impression d'avoir toute une dûne de sable fin et blanc du désert qui se serait logée dans mes deux yeux, entre la paupière et le blanc. Aï, aille. Douleur, douleur. Peut-être que j'ai besoin de nouvelles lunettes ? Comment on fait pour se désensabler les yeux, docteur ? Je sais, les gouttes. Mais non, j'ai horreur de me mettre des gouttes dans les yeux. C'est trop cruel et obscène, des gouttes. Rien à faire. J'aime pas les chiens, j'aimes pas les gouttes.

Je sais bien que mon mal aux yeux est causé par les longues heures à fixer des mots que je fais défiler de gauche à droite sur l'écran de l'ordinateur pendant que neuf de mes doigts s'affairent à tapoter les touches et que le dixième, le toujours rebel index droit, voltige entre la touche Suppr, la membrane qui me sert de souris, le petit ascenseur, et la touche Enter. Pauvre index, c'est lui qui travaille le plus fort. Mais comment ça se fait que ce sont les yeux qui ont du sable piquant et pas lui ? Je soupçonne le majeur, toujours vainqueur et triomplant, de lui donner un coup de main, en douce. Je ne connais rien de plus éreintant que de lire mot à mot, corriger, et annoter du texte à l'écran. C'est plus facile sur papier, sauf que... Quoi qu'il en soit, j'aime mieux écrire dans un cahier avec une plume et de l'encre, ou dormir, ou prendre du soleil. Ou ne rien faire du tout. Surtout un jour comme aujourdhui, quand il fait 30°C à Montréal, un 30 avril. Qui c'est le grand devin qui nous avait annoncé de la neige ? Je vais profiter du soir qui tombe pour sortir toutes les plantes sur la terrasse. Et puis retourner voir de plus près les bourgeons et les commencements de fleurs de lilas violets tout racotillés dans le jardin.