169. cent soixante et neuf fois

De William Faulkner, extrait de Sanctuary :

A neuf heures, elle se leva, prit de nouveau le revolver, le contempla un instant, puis le glissa sous le matelas. Alors elle se déshabilla, revêtit une robe de chambre faussement chinoise, ornée de dragons et d'or parmi des fleurs couleur de jade et d'écarlate, et sortit de la pièce. Lorsqu'elle revint, ses cheveux bouclaient tout mouillés autour de sa figure. Elle alla vers la table de toilette, prit le verre de gin, le tint un instant, puis le reposa.

Elle s'habilla, allant rechercher dans le coin les fioles et les pots qu'elle y avait jetés. Devant la glace, ses gestes étaient à la fois violents et pénibles. Elle s'approcha de la table de toilette, saisit le verre de gin et le reposa pour la seconde fois. Puis elle alla ramasser son manteau dans le coin, s'en revêtit, glissa dans sa poche le sac platiné, et se pencha de nouveau sur son miroir. Elle se recula, empoigna le verre, en avala le contenu d'un trait et sortit de la chambre d'un pas rapide.

Des soirs comme ce soir, je sens la ville se vider comme un désert et personne n'embrasser personne pour vrai. J'ai envie d'inviter les passants à danser pour une fois et à bouger pour le plaisir de se rêver heureux et importants avec chacun une fleur à la boutonnière que je leur accrocherais moi-même. Une rose thé. Pour les inviter à un grand mariage sur le toit de ma maison où ils prononceraient des longs discours, et alors tout le monde taperait sur les flutes avec leur fourchette et essaierait de les faire taire pour vous voir embrasser la mariée sur la bouche. Et puis on danserait toute la nuit et personne ne tomberait en bas. Et je suis ici et vous êtes loin. Je suis votre femme. Comme je regrette de ne pouvoir vous toucher. Toucher et danser. Comme dans touchez-moi et voulez-vous danser avec moi. Étrange distance qui désintègre la mémoire du monde, éternellement primaire. À l'heure du souper, tout le monde le sait, la ruelle sombre se remplit de cris et d'odeurs de viande, de sueurs, d'oignons frits et de pomme de terre ; elle se fait aguicheuse pour courtiser la lune noire et vous dire adieu dans l'ombre, goodbye my love. And so long. Je m'amuse parfois à calculer mentalement, avec des petites formules mathématiques fort compliquées, le nombre de fois où nous avons fait l'amour et que je faisais naître chez-vous chaque fois, et par quelques rusées caresses, le désir de recommencer au plus vite. Et puis le téléphone sonne, j'avale ma dernière bouchée, vide la coupe de vin, si rèche et rude sur la langue, je me lève, lisse ma jupe du plat de la main. Tout le monde le sait. L'étoile est morte. Dieu est mort. Le monde se meurt. Ça va. Je me redresse, le café va fermer. J'ai envie de vous. Je regarde du coin des yeux cet homme triste près de la porte. Il lève son verre, je tourne la tête. C'est quoi ce parfum de mer salée tout d'un coup ? Je pense à mes amis là-bas, je veux leur écrire, les voir toujours. Avec deux doigts, j'attache quelques boutons de ma veste, replace dans le dos une mèche de cheveux pleine de noeuds qui s'accroche à la courroie de mon sac. Je me dis don't cry ma douce je t'en prie, vas-y, rentre à la maison. Quand je passe près de l'homme, je le vois qui saisit au passage un long cheveu noir à moi. Il l'enroule doucement autour de son doigt pour s'en faire une bague serrée. Le trottoir est large et mouillé. Quelque chose me dit qu'il a plu et que cela vous fera sourire. Je rentre seule en pensant à votre bague de cheveux noirs. Des soirs comme ce soir il me prend des envies de nous.