168. là n'est pas la question

J'ai dû prier, prier sans m'en rendre compte. Et les heures, les jours et les semaines ont passé. Depuis que je suis devenue athée, je n'avais plus prié. Personne d'autre que moi-même. Sauf certaines nuits de folie quand ça allait très mal, je me mettais à murmurer de drôles de prières avec des je-vous-salue-notre-père-gloire-soit-ô-marie-qui-êtes-père-aux-cieux sans queues ni têtes, le cou rentré dans mon oreiller. Et sauf dans les enterrements où je laissais aller mes lèvres à réciter quelques formules au pied d'un corps aimé et froid dans un cercueil, ça faisait du bien. Beaucoup de bien. Même sans trop y croire. Ainsi, dans les petites et grandes misères courantes de la vie de tous les jours, j'ai toujours préféré me prier, me supplier de changer au plus vite ce qui n'allait pas, plaçant ma seule foi dans les fleurs et les arbres de la forêt, et donc au fond de mon âme. Et voilà qu'au moment de mes interrogations, à l'endroit précis de la grande indécision concernant certains choix à faire dans l'écriture de [...], là où je n'espérais plus de réponse du grand Zeus, j'ai trouvé sur une page du journal de Karl, sa page du 22 avril 2004 matière à rêves et à réflexions. Il y avait bien sûr ce lien vers mes propres mots que j'ai relus comme s'ils étaient tracés par une autre main que la mienne, déjà étrangers et ne m'appartenant plus, et il y avait surtout une manière de réponse à mon insensée prière. Je cite un bref extrait :

La vie n'est pas un jardin avec une clôture, la vie n'est pas une forêt industrielle, la vie est un bouillonnement sauvage tous les jours plus intense et plus merveilleux. Je pourrais bien me tordre les chevilles, me faire griffer par les ronces, que j'y retournerais encore et encore, mille fois, car le parfum de la forêt est mon élixir de vie.

Quelques mots qui valent cent fois les dix bonnes raisons quémandées à Zeus avant-hier. Il y a là un verbe qui m'a touchée en un point essentiel, quelque chose qui m'a permis doucement de saisir comment et pourquoi je peux aller sans hésiter sur tous les chemins et dans toutes les forêts du monde sans peur, parce que je sais que j'y serai chez-moi, en toute confiance, et à l'aise malgré les virus et les mers qui n'en sont pas, malgré les guerres et les vers de terre et les grenouilles, et les araignées. Ainsi je n'irai pas en Crimée au mois de mai, parce qu'il ne me sert à rien d'aller aussi loin avant d'avoir accepté de me réfugier profond au creux de mon propre pays, près du fleuve et dans ce grand champ au bord du lac que mes parents avaient choisi pour y construire leur maison, et dans les forêts autour, et les centaines de montagnes de cette région du Québec, désertée, et qui fait défaut [au sens de manque] à mon grand herbier intérieur. Départ vers le sept ou le huit mai. Retour au mois d'août. J'aurai tout le temps d'écrire et d'explorer à mon goût la maison du fleuve, et peut-être aboutir le projet de m'y installer. Entre les deux, y aura-t-il connexion à l'internet ou pas ? Là n'est pas la question.