163. effilochage mouillé

Il pleut. Des milliards de milliers de petites étoiles luisantes et trempées, tout à fait liquides, descendent des nuages et roulent en cascadant sur le toit, dans les vitres et dans mon cou, sous le grand parapluie. J'ai sorti une chaise longue sur la terrasse pour me laisser caresser par la pluie. Ça faisait longtemps que je n'avais humé cet espace tendre de mon voisinage avec ses fenêtres allumées tout le tour et le grand ciel bleu noir au-dessus. Temporairement immobilisée par mes petits bobos au pied [ça va aller], j'en profite pour sentir le printemps s'installer et réviser, revisiter mes projets, rêves, et désirs. L'amélanchier de la cour est couvert de bourgeons jaune clair qui me feront éternuer quand il fera soleil. J'essaie d'imaginer tout ce vert qui couvrira la grisaille dans les prochains jours et je n'y arrive pas. Chaque année c'est pareil, le vent dans les feuilles revient me frôler les joues et raviver mes coups de coeur au moment précis où j'avais fini par oublier comment c'était bon. Et dans le vieil érable, le bout des branches se charge de petits bouquets sang de boeuf. Quand tout ce qui mijote en soi et en dehors de soi semble de la plus haute importance et se bouscule pour prendre le dessus, par quoi commencer ?

pencil-line.gif

« Mieux vaut être seul tout seul que de l'être dans un amas de corps tristes et sans sympathie, dans la fumée et l'idiotie de ce bruit qui se prend trop souvent pour de la musique. Le brave Tchouan Tseu disait : Vouloir le bien sans le mal, l'ordre sans le désordre, c'est méconnaître les lois de l'Univers et la nature des êtres. » [Victor-Lévy Beaulieu : Le carnet de l'écrivain Faust]