156. rubans bleus

Cet été les roses sont bleues ; le bois c'est du verre. La terre drapée dans sa verdure me fait aussi peu d'effet qu'un revenant. C'est vivre et cesser de vivre qui sont des solutions imaginatives. L'existence est ailleurs.

[André Breton : dernière phrase du premier Manifeste, 1924].

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Un autre samedi matin, il me demande s'il existe un miracle contre la douleur. Je dis je ne sais pas. On peut en parler si tu veux. Je ne sais pas le miracle contre la douleur. La douleur est en soi. On est malade de sa douleur. Je ne sais pas en parler, ni me consoler moi-même, et je ris le rire amer, la rupture attendue. L'amour qui ne recommence jamais plus de son abandon. Par les fenêtres, dans leurs yeux, le fleuve s'allonge et coule, salé. Satiné. Sorti de son hiver, il craque et roule les débris glacés. Je donne un faux radis et des roses séchées. Quelques trésors, et les Oeuvres complètes de Tchekhov. Il lira les héroïnes de papier, puis il les laissera tomber, ivre de leur mort. Je croise tous les bleus mêlés de gris de roses et de violets délavés ravivés et les couleurs se superposent en brillant sur l'âme et le corps détrempés, forgés de folie douce. Le soleil timide. Encore je me suis évadée de la ville et repris la route, le corps en avant de nulle part. Sans mémoire, j'oublie comment on fait pour écrire, les doigts s'emmêlent sur le clavier. Si je ne peux plus écrire je peindrai avec la bouche à même le sol ou sur les murs des cavernes des petits animaux rouges avec des cornes et des rayures, et des fourmis qui se parlent tête contre tête et qui se comprennent tout sans dire un mot. Et des abeilles qui dansent de travers. Samedi matin, il fait soleil et gris tristesse. Je glisse lentement sur l'herbe longue et jaunie du fleuve.

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And if you want to be me, be me
And if you want to be you, be you
'Cause there's a million things to do
You know that there are.

[Cat Stevens : If you want to sing out, sing out, dernier couplet]