154. tendre fissure

De Rilke, extrait d'une lettre à Kappus, écrite en Suède, le 12 août 1904 :

Comment oublier ces mythes antiques que l'on trouve au début de l'histoire de tous les peuples ; les mythes de ces dragons qui, à la minute suprême, se changent en princesses ? Tous les dragons de notre vie sont peut-être des princesses qui attendent de nous voir beaux et courageux. Toutes les choses terrifiantes ne sont peut-être que des choses sans secours, qui attendent que nous les secourions. [in Lettres à un jeune poète]

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Je note cette tendance à négliger ce journal. Ce n'est pas par choix. Petite bulle fragile. Pour la construire et la maintenir vivante, cela demande temps, énergies, et l'amour à bout de bras, le noir et le blanc absolus, une tension. Donner jour après jour. Je construis et reconstruis ce qui ne se voit pas. À tout bout de champ, mon esprit s'envole et je choisis la fiction, l'ailleurs. J'ai une grande facilité à me dissoudre dans l'espace et le temps, l'en dehors du je : les pages d'un manuscrit, la danse, ce mur découvert dans l'escalier, les nécessaires rénovations de la maison. Et il y a Pâques bientôt, la chûte de neige épaisse un matin d'avril, un éloignement prévisible avec D. Pas une dispute, simplement un espace qui s'élargit, comme une fissure prévisible et qui ne fait pas mal. L'eau se sépare de la rive sans efforts ni douleur. Et la Crimée.