151. Le métier de vivre [la fin]

Encore de mars 1998. Le 21 février 1942, Pavese écrit : « Mes récits - dans la mesure où ils sont réussis - sont les histoires d'un contemplateur qui regarde se produire des choses plus grandes que lui. »

Le 2 août 1942 : « L'ennui indicible que provoquent en toi dans les journaux intimes les pages de voyage. »

L'étonnement vrai est fait de mémoire, non de nouveauté. Un jour j'écrirai ce qui se passe avec l'étonnement.

Page 335, le 30 juin 1943 : « Le voluptueux dont tu parlais le 20 avril 1936 s'est déplacé pour toi du domaine de la sincérité passionnelle à celui de l'enquête professionnelle sur les souvenirs. Cesser et agir. »

Rien à faire. Je perds le fil quand je tombe sur la deuxième personne du singulier dans un journal. Comme un embarras, de l'inconfort. Y réfléchir : à ce qui se produit quand le « tu » prend le dessus sur le « je ». Pavese n'abuse pas du procédé, toutefois. Mais chaque fois, je sursaute et regarde à côté, le « je » me manque. Je le cherche partout.

Presque fini ma lecture. Cette deuxième partie du journal est très différente de la première. Beaucoup de citations, des longs résumés de lecture, et des réflexions sur la littérature. Précieux témoignage. Le 27 juin 1946, P. écrit sa « Tentation de l'écrivain » :

« Avoir écrit quelque chose qui te laisse comme un fusil qui vient de tirer, encore ébranlé et brûlant, vide de tout toi, où non seulement tu as déchargé tout ce que tu sais de toi-même mais ce que tu soupçonnes et supposes, et les sursauts, les fantômes, l'inconscient - avoir fait cela au prix d'une longue fatigue et d'une longue tension, avec une prudence faite de jours, de tremblements, de brusques découvertes et d'échecs, et en fixant toute sa vie sur ce point - s'apercevoir que tout cela est comme rien si un signe humain, un mot, une présence ne l'accueille pas, ne le réchauffe pas - et mourir de froid - parler dans le désert - être seul nuit et jour comme un mort. »

Fin du voyage dans Le Métier de Vivre. Je note ce dernier passage, celui du 11 mars 1949, la page 475 :

« Ne pas analyser, mais représenter. Mais d'une manière tout à fait vivante selon une analyse implicite. Donner une autre réalité, sur laquelle pourraît naître une nouvelle analyse, de nouvelles normes, une nouvelle idéologie.
Il est facile d'énoncer une nouvelle analyse, de nouvelles normes, etc. Le difficile c'est de les faire naître d'un rythme, d'une apréhension cohérente et complexe de la réalité. »

« L'idéal dialectal est le même à toutes les époques. Le dialecte est de la sous-histoire. Il faut au contraire courir le risque et écrire en langue littéraire, c'est-à-dire entrer dans l'histoire, c'est-à-dire élaborer et choisir un goût, un style, une rhétorique, un danger. Dans le dialecte, on ne choisit pas - on est immédiat, on parle d'instinct. En langue littéraire, on crée. »

Demain je rapporte mes deux Pavese à la bibliothèque de l'Uqam. Suis en retard. Je regretterai les deux pauvres vieux livres fanés [les pages sont toutes jaunies] que j'aurais aimé conserver et relire.