147. ouvrir mon journal papier au hasard, recopier

Le dimanche 15 mars 1998. Midi.

Sortie ce matin. Café et croissants. Commencé Le métier de vivre, de Cesare Pavese. Lumineux journal de création. Pavese s'est suicidé en 1950. Selon sa volonté, son journal [1933-1950] fut publié après sa mort. Une note de l'éditeur informe que les passages trop intimes ont été coupés. Je me demande ce qu'ils ont identifié comme étant le « trop intime » de ce journal. Passé la matinée à lire, noté des thèmes, des extraits :

Sur le fragment, p. 14-18-21-23.

Retenir la « Vie larvaire d'images ». Y revenir. Page 19 : « Le premier fondement de la poésie, c'est l'obscure conscience de la valeur des rapports, au besoin même des rapports biologiques, qui vivent déjà dans une vie larvaire d'images dans la conscience pré-poétique. »

L'intolérance de la solitude dans le domaine sexuel, p. 30.

À la page 48, un examen de conscience. P. s'accuse de légèreté morale, de misogynie, d'hédonisme dans son travail, de lâche.

Page 49 : « Je sais que je suis pour toujours condamné à penser au suicide devant n'importe quel ennui ou douleur. C'est cela qui me terrifie : mon principe est le suicide, jamais consommé, que je ne consommerai jamais, mais qui caresse ma sensibilité. » Et pourtant, Pavese consommera bel et bien son suicide au détour d'une dernière page de son journal. Ils ont dit qu'il n'y avait pas de meilleure explication au suicide de Pavese que son journal. Et si c'était plutôt le contraire ? S'il n'y avait pas de meilleure explication au journal que le suicide de Pavese ? C'est ma façon de voir à l'envers, de retourner la chose. Tout le monde a quelque part dans sa vie un ou des suicides non consommés.

Une leçon, p. 51 : s'il est voluptueux de s'abandonner à la sincérité, c'est qu'il faut cesser. « Toutes les fois que je me suis laissé avoir, c'est venu de mon abandon voluptueux à l'absolu, à l'inconnu, à l'inconstant. » Moi : j'éprouve quelques difficultés à renoncer à la sincérité et à l'abandon voluptueux, à l'inconnu. Cependant, l'inconstance et l'absolu me répugnent. Ah ? « Cesser de considérer les états d'âme comme une fin en soi. » Yes sir. Très juste

À partir de la page 51, je ne peux plus noter. Insupportable. J'y reviendrai. Je saute à la page 72, celle du 8 janvier 1937, avec la peur au ventre. Angoisse. Comme si je craignais la contamination de pensées qui auraient le pouvoir de se déverser, de se transvaser directement du texte jusqu'au dedans de moi. J'ai pensé au suicide en marchant quand je suis rentrée. J'étais sur l'Avenue du Parc. Dégoût de moi-même. Tout le monde un jour ou l'autre jongle plus ou moins avec l'idée du suicide. Et c'est caché, on en a honte, s'imaginant seul dans son coin et traître de la race humaine de laisser les autres se débattre avec la vie. Quoi qu'il en soit, j'aime mieux vivre que mourir. Ce livre ne peut pas me faire de mal. Je continue même si je gâche tout [aouch, encore l'absolu].

Le 28 janvier 1937, Pavese écrit : « N'importe quel malheur : ou bien on s'est trompé et ce n'est pas un malheur, ou bien il naît d'une de nos coupables insuffisances. Et de même que nous tromper est notre faute, de même nous ne devons rendre responsable personne que nous-mêmes de n'importe quel malheur. Et maintenant, console-toi. »

Et le 6 novembre de la même année : « Le plus grand tort de celui qui se suicide est non de se tuer mais dy penser et de ne pas le faire. Rien n'est plus abject que l'état de désintégration morale auquel amène l'idée – l'habitude de l'idée – du suicide. Responsabilité, conscience, force, tout flotte à la dérive sur cette mer morte, coule et revient futilement à la surface, jouet de n'importe quel courant. »

Plus j'avance dans cette lecture, plus j'ai peur. Besoin d'une pause. Faut-il vraiment que je descende jusqu'à ces peurs-là ? Il me semble que oui. Pourtant, j'ai envie de fuir. Mal au coeur. Je pensais à cette brève liaison que j'ai eue avec L. quand j'ai lu, à la page 75 : « ...il vaudrait mieux qu'il ne fût jamais né l'homme qui éjacule trop rapidement. C'est là un défaut qui justifie le suicide – ». Vertige. L'« homme qui éjacule trop rapidement », je ne le connais pas beaucoup. Dire que c'est un défaut qui justifie le suicide, c'est un peu comme jeter le bébé avec l'eau du bain. Le peu de temps que j'ai fréquenté L., je trouvais cela plutôt mignon.