145. sans bornes

Vous savez qui je suis ? Non. Savez-vous d'où je viens ? Non. Je suis moi. Et si je le dis c'est parce que je le sais, je sais comment le dire et pourquoi. Je veux le faire avant de voir ce corps qui est le mien voler en de multiples éclats tranquilles, et se fragmenter, et se partager en dizaines de millions de petits morceaux rouges, blancs, jaune soleil, bleus et verts et violets et brillants, et insignifiants sous la pluie. Des perles de verre reflétées dans chacune des gouttes d'eau, petits corps uniques et insoutenables en ce qu'ils contiennent de misère, d'horreur et de puanteurs, de beauté et de splendeurs torrides ou glaciales, pareilles à toutes les autres. Et derrière chacun de ces fragments, derrière chacun de ces petits corps, je naîtrai et renaitrai, je reprendrai forme et force. Ainsi, vous ne pourrez plus jamais vous débarrasser de moi. C'est le 25 mars et je découvre un mur de brique long et très haut dans ma maison, un mur qui ne ferme pas, un mur qui s'ouvre sur des sons et des arômes de soupes qui mijotent à l'infini, et je fais un voeu. Ne pas oublier. Ne pas négliger l'essentiel de lire le matin et chaque jour et du soir au matin le monde et les livres, les plus anciens, les oubliés. Et en écrire des centaines d'autres, tant et aussi longtemps que le souffle va m'habiter. Faire vivre et revivre la folie d'Artaud - à la folie -, dans cette ère étrange et sans bornes où la raison empêche de penser. Vous savez qui vous êtes ? Non, vous ne savez pas.