143. motion, not emotion

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Lecteurs, j'entends vos points d'interrogation. Rassurez-vous. Elle n'écrit plus tous les jours, mais elle va plutôt bien [bof]. Passée à la barber shop à neuf heures hier matin. Ressortie avec les cheveux luisants à moitié bouclés, à moitié raides, épais comme du crin de cheval, bref arrangés comme ceux d'une diva amérindienne des années trente. Rencontré Karl. Partie avec l'idée d'aller à Lachine, j'ai pensé à la Chine, me suis perdue, et on s'est retrouvés rue Wellington, à Verdun, à manger un excellent Pho. Partie avec l'intention d'offrir ma troisième oreille, des plus fraternelle et attentive, je n'ai pas arrêté de bavarder et de casser les siennes sur des questions d'ordre personnel, bassement matérielles, matricielles, émotionnelles et pour finir sexuelles [sublimations et misères], et tout ce qui rime en elle. Je fus proprement insupportable. Ma seule excuse peut-être, c'est que j'en suis consciente. Et que ça l'a fait rire. Mais le pire, c'est que je n'ai pas réussi [une fois de plus] à voir la queue de l'ombre de la damnée facture.

Quoi qu'il en soit, on me pose des questions sur la danse et mon Maître à danser. Cette femme a une histoire fabuleuse. Ce n'est pas un prof de danse ordinaire et je lui demanderai évidemment la permission avant de mentionner son nom sur internet ou d'en raconter davantage qui la concerne. La danse, ce n'est pas une fuite pour ne pas écrire. Au contraire, cela m'aide au niveau de la forme, comme si le mouvement du corps contribuait à me déprendre du magma affectif ; et qu'en bougeant ailleurs, dans le corps, l'écriture se déployait autrement. La Mer Noire et la Crimée me manquent toujours même si je n'y ai jamais posé les pieds. J'écris un peu dans le Journal de Yalta. Continué cependant à m'entraîner, à danser [ici, devant la grande glace de ma chambre], et commencé quelques recherches théoriques sur l'histoire de la danse byzantine. Découvert des trésors, des trucs fabuleux. Lisez plutôt cet extrait d'un vieux livre :

Une jeune fille du bourg d'Anthéla, la belle Éryphanis, aimait un chasseur nommé Ménalque. Elle n'avait pu toucher son coeur. Entraînée par sa passion, elle le suivit dans les bois et sur les montagnes, en chantant à demi-voix des vers qu'elle avait composés et dans lesquels elle se plaignait de l'indifférence du beau chasseur. La malheureuse amante mourut enfin de douleur et d'amour. Ses jeunes compagnes avaient retenu ses chansons si souvent répétées ; elles se plurent à les redire, et, tandis qu'elles chantaient, l'une d'elles, par une espèce de danse accompagnée de gestes, représentait les courses d'Éryphanis suivant l'insensible Ménalque, la douleur de la jeune fille et sa mort prématurée.

Cette danse vient de la Grèce. Introduite à Bysance, elle parut si agréable que des poèmes doux et champêtres furent composés sur les malheurs d'Éryphanis et chantés par les voix harmonieuses des choeurs de danseuses. Les costumes étaient recherchés et étudiés avec raffinement. Ils se composaient en général d'une robe de couleur en étoffe légère, quelquefois même transparente, qui flottait et s'entr'ouvrait par instant sur l'éclatante nudité des femmes. Ces vêtements portaient des noms divers : lana pena (sorte de cachemire); krocola (tunique de couleur safran) que Bacchus avait porté le premier ; la krisopasos (robe enrichie de plaquettes d'or); la phénicia (en pourpre tyrienne).

Source : Charbonnel, Raoul, La danse. Comment on dansait, comment on danse. Technique de Mme Berthe Bernay, notation musicale de MM. Francis Casadesus et Jules Maugué. Illustrations de M. Valvérane; Paris, Garnier frères [1899].