137. boire pendant que c'est chaud

2003.01.27_manuscrit2

Tout à l'heure, il était 17 heures et je me suis préparé un bol de thé, et ensuite j'ai ouvert le portable. Je n'aurais pas dû.

Je n'aurais pas dû non plus aller jeter un coup d'oeil aux liens qui mènent vers les pages de ce journal, les vieilles pages d'avant. Ainsi, je n'aurais jamais su qu'à 15:21 h, quelqu'un avait tapé vous me manquez dans Google. J'ai suivi le lien. C'était une page du Love & Writing Project. C'est ainsi que j'ai relu cette page.

J'avais réussi à ne plus, presque plus penser à vous que je n'ai jamais nommé et que je ne nommerai jamais publiquement ni avec un pseudonyme, sauf avec une initiale-consonne neutre et pareille à toutes les autres. Je vous écrivais parfois à vous, ici, c'est tout. Et relire ça m'a ébranlée. Vous me manquez. C'est la dernière fois que je l'écris.

Je devrais me couper les deux mains et ne plus jamais refaire des choses comme ça. Je n'ai pas bu le bol de thé. J'ai posé la tête sur un gros coussin rouge avec des fleurs jaunes. Pas longtemps. Et puis j'ai mis un manteau de laine noire et je suis sortie. Il faisait noir comme si la lune était morte. J'ai marché au hasard des rues et je suis entrée dans un café surchauffé où je me suis assise près de la cheminée. Ça sentait bon le bois qui brûle, et un peu de fumée me piquait les yeux. J'ai bu une tasse de rhum brun très chaud sucré avec du miel, et du citron.

J'ai bu le rhum qui me brûlait la gorge, et je pensais à la page en question et à tout cela qui venait de me remonter en mémoire, et que j'écrirais, et je me demandais : comment est-ce qu'ils peuvent bien faire les lecteurs qui lisent tout ça, ces histoires que j'écris et qui ne concernent que moi ? On devrait m'interdire de continuer. On devrait me couper les mains et les mots et l'internet et tout. J'y pensais encore sur le chemin du retour pendant que se formait cette page-ci dans ma tête. Une page que j'ai dû écrire cent mille fois depuis que vous n'êtes pas là. Et ça ne sert à rien.

Comment ils font, ceux qui écrivent et qui n'en souffrent pas ? Comment ils font, ceux qui n'écrivent pas ?

Je veux simplement remercier la personne qui, par hasard, a tapé vous me manquez dans Google. Le retour des vieux chagrins, c'est à boire pendant que c'est chaud, finalement.