129. page sans désir

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J'ai cru que je n'écrirais jamais la page 129. Bricolé une page pause, une page avec ma lanterne [chinoise] l'autre soir. Et puis je l'ai publiée pour marquer le temps, signifier que je n'abandonne pas, que je ne suis pas en crise de tout fermer. Pas en crise. Pas en colère. S'il-vous-plaît, pas d'analyses, pas de conclusions hâtives. Pas le moinde dégoût non plus, quoique. Rien de ce qui concerne le diarisme online ne peut plus me mettre en beau diable, ni dans tous mes états, ni en avoir marre au point de gueuler quelques pages, ou faire un bras d'honneur à qui de droit avant d'aller vomir. Tout cela n'est pas si important. Réfléchir, oui. Dans ce monde froid et mesquin, moralisateur et envieux, mais qui peut être si chaud et tendrement délirant quand il veut, je crois bien que j'ai tout vu et cela ne me fait plus aucun pli sur la différence, comme disait ma mère dans un demi sourire. Moi, ça me fais parfois quelques légers plis baroques et byzantins sur une indifférence apparente folle... et totale. Je laisse glisser, donc.

Quoi qu'il en soit, je suis aux prises avec une panne majeure qui m'a empêchée d'écrire ce journal depuis mardi. Pas une vulgaire panne d'ordinateur ; ça, ça arrive souvent et j'y trouve toujours une solution quasi immédiate. La chose est plus grave, il s'agit d'une panne du moteur. Je suis en manque de désir pour écrire ce journal. En manque. Du désir. En panne. Par ailleurs, le roman avance bien. Je devrais être contente, jubiler. Je me suis dit en me levant ce matin : si tu as une panne du désir, ma belle, eh bien le lecteur en manque de jouissance souffrira peut-être bien que tu n'écrives que cela aujourd'hui. C'est fait.

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Note : une fois la page en ligne, je me suis relue attentivement et j'ai trouvé la fin peut-être un peu dure. Et alors le « Écrire désire. Lire jouit » de Quignard m'est revenu en mémoire pour la cent millième fois. Je ne crois pas que cette page fera jouir qui que ce soit, et surtout pas moi comme première lectrice. Il ne s'agit pas de mépris. Estimer assez haute l'intelligence et la sensibilité des lecteurs pour partager le doute. L'annoncer. L'énoncer. Le doute insupportable que je dois moi-même assassiner jusqu'à la prochaine attaque sournoise. Pour l'occasion, j'ai exhumé du Journal de Script mon samouraï à moitié nu de Kiyomasu qui à l'air de vouloir terrasser le dragon avec son grand sabre en bambou [la manie des estampes japonaises, ça a commencé à l'hiver 2000-2001, cela ne nous rajeunit pas]. Et Pascal Quignard, dans Le sexe et l'effroi, citait, traduisait et argumentait, de Septumius, l'énigmatique : Amat qui scribet, paedicatur qui leget. [chapitre xii : «Liber»]. Impossible donc d'être à la fois celle qui écrit [désire] et celle qui lit [jouit]. Pour la page 129, je n'éprouve ni l'un ni l'autre. Une page sans désir serait donc une page nulle. Je songe à l'arracher, à l'effacer, et à tout recommencer. Le problème, c'est que je ne suis même pas en colère.