124. u & i

Je n'arrête pas de penser à vous et moi ensemble. Je vous cherche et ne trouve que moi prenant toute la place.

Puisque vous êtes parti, je reste. Pas le choix. La nuit je ne dors presque pas. Et pourtant je rêve, je sais que je rêve. Comment je le sais ? 

Parce que le mal. La douleur. Quand je me retourne dans mon lit comme une girouette, j'ouvre un oeil et j'ai mal aux mains, aux bras, et aux épaules, aux reins. Partout.

Parce que la nuit, dans mes rêves d'insomnie, toute la nuit, je travaille à parcourir les forêts pour ramasser et tresser ensemble de longues fibres végétales, du sisal ou un truc piquant, quelque chose de rude en tout cas, quelque chose de long et rèche qui me rougit les doigts et la paume des deux mains. Au sang. Mes nuits font mal, je me lève le matin et je suis épuisée.

Malgré tout, je veux continuer. Tout le jour je me répète : je vais tout empoigner avec l'espoir pour sortir du spleen de ne plus vous voir ni vous toucher le corps, je crois vous apercevoir dans le moindre reflet des vitres, des vitrines, du soleil, sur le siège de la voiture, et à table, bien droit sur votre chaise, et dans le lit et sur la neige, et aussi sur votre cheval noir chevauchant près de ma belle jument. Sans larmes, il ne peut pas y avoir de larmes entre vous et moi, mais une formidable envie de vivre.

La nuit, la part de moi qui vous désire essaie sans doute de construire des ponts de cordes comme dans les vieux films de guerre. Des ponts qu'elle pourra jeter sur la fissure qui se creusera inévitablement entre vous et moi.