100. redoux

Une grande douceur est en train de s'installer après le froid quasi sibérien qui a sévi ces derniers jours. J'ai fait une longue promenade sous la chute de neige lente avec mon ami Dylan. On a parlé de tout et de rien. Et de ce journal. Comme bien des gens, il se demande pourquoi je continue. Il craint surtout que l'on me fasse du mal, et il n'aime pas beaucoup que j'écrive son nom, ou ce que nous vivons ; il ne veut pas devenir un personnage. Je comprends très bien ses réserves. Et plus.

Quand il se fait critique, négatif, et qu'il râle, à un moment donné j'arrête d'essayer de lui expliquer la chose, je hausse les épaules et j'éclate de rire. Je l'embrasse. On s'en fiche de tout ça. Regarde le ciel, Dylan. Regarde le fleuve. C'est notre force. La seule.

Et puis je lui répète les mots de Kafka, déjà cités quelque part dans ce journal, cela ressemble à : « une personne qui n'écrit pas un journal est dans une position fause par rapport à celle qui en écrit un ». Ou quelque chose comme ça. On ne peut pas se faire une idée de ce que représente une entreprise [folle] comme l'écriture d'un journal sans l'avoir expérimentée. J'ai écrit un journal toute ma vie, et depuis 1983, j'écris presque tous les jours et je conserve chacun de mes cahiers. À un moment donné, ce journal s'est intégré à mes activités, il est devenu en quelque sorte un art de vivre, un acte du quotidien - nécessaire - et aussi important que tout le reste. Ce fut aussi un acte par lequel ce que je vivais était modifié en retour. Précieux cahier qui m'a permis de traverser des passages difficiles, et de déposer divers matériaux et réflexions que j'aurais perdus sinon. À moi de lui faire de la place et de le défendre, maintenant. Un peu comme je le ferais pour tout ce que je considère important. Et le journal sur Internet, c'est pire encore. Sur Internet, on est pas tout seul avec son journal, et il y a aussi l'écriture des codes html, et des logiciels et la machine avec qui et quoi on doit se battre parfois pour accoucher d'un texte anodin et la plupart du temps imparfait et insignifiant pour les autres, et que je veux quand même laisser vivre.

À partir du moment où j'ai ressenti la valeur de ce journal dans ma vie, j'ai cessé de tenir compte des regards et opinions extérieurs pour savoir que je voulais continuer. Et c'est à ce moment également que j'ai cessé d'avoir des crises de fermer le journal ou de tout effacer. Il faudra faire pleuvoir plus que des crapauds sur ma tête pour me décourager.

Le temps est au redoux. Je suis rentrée tôt hier soir avec D., qui est finalement resté toute la nuit. Et au matin, les pieds au chaud dans mes pantoufles en mouton, j'ai fini de bidouiller mes archives en prenant le petit café noir, et vérifié toute la validation de mes codes, et je crois bien que cette fois, j'en ai terminé pour de bon avec les apparences.

Cependant, je ne peux me défaire de ce besoin que le texte soit mis en valeur - et comme mis au jour, ou mis en scène - par la page où je le dépose. Il faut que cela soit visible, lisible, clair, bien disposé, organisé, et accessible selon les standards du web. J'en ai encore long à apprendre à ce chapitre. Comme sur le reste, d'ailleurs. C'est un peu une histoire sans fin.