76. retailles

Encore au lit avec la fièvre depuis hier. Sinusite. Le presque délire. La douleur qui vous jette dans un état noir, limite. C'est le froid intense qui me fait ça. L'adaptation avant l'entrée dans l'hiver. Je suis toujours étonnée de recevoir autant de courrier. Des mails, oui, et beaucoup de lettres aussi. De vraies lettres colorées et qui sentent bon et qui arrivent de tous les coins du monde en même temps. Pour me soigner : inhalations de sureau, tisanes amères. Bols de thé avec des biscottes et de la confiture. Et des bains avec des huiles qui sentent fort, et du sommeil. Lu un peu. Relu des lettres de Kafka. Celles à Milena. Il y avait cette petite photo dans mon dossier K. Essayé de travailler sur un gros manuscrit indigeste et mal écrit. J'ai dû rêver. Besoin de dormir encore. Échappé la petite photo dans l'eau. Il s'est agenouillé devant moi. L'univers se désagrège. Syncopé. Ce n'est pas ce soir que je referai l'état du monde, le menton dans la main. Et pour m'endormir, je poserai une joue bouillante sur l'ardoise froide du toit de l'ermitage, la pierre ronde avec un ruban bleu, celle qui me vient de Jack. Je rêverai à Poetic Island et à Notre-Dame de Vie. Encore un peu. Et puis avoir envie d'enfiler mon fameux blue raincoat pour descendre à Boston ou pour hanter les ruelles du Mile End. Bientôt. Ce qu'il y a avec la sinusite, c'est que ce mal confine à une sorte d'immense tristesse dans un monde bizarre, alors que vous n'êtes même pas triste pour deux sous et que vous exultez toujours de la chance que vous avez d'être là et de faire ce que vous faites matin après matin : marcher nu-pieds dans le jardin piqué de neige, pluie, rosée ou verglas. Il faut toujours pouvoir marcher dehors quand le jour se lève. Même sur un mètre carré de balcon en béton, ou de gazon, on s'en fiche. Nue sous le parapluie bleu. Avec un imper de la même couleur.