61. vies

Je suis entrée chez Olivieri et j'ai passé du bon temps avec les livres. À flâner et piger ici et là. J'ai vite aperçu un gros livre : Vies parallèles, de Plutarque [publié chez Gallimard, collection Quarto, traduit par Anne-Marie Ozanam. Avec ses 2291 pages posées à plat sur une tablette du bas, c'était comme si on l'avait abandonné là juste pour moi, affichant l'étandard rougeoyant des rayures verticales alignées sur sa couverture. Je l'ai soulevé, caressé, senti, et ramené chez-moi avec amour, comme on porte un enfant.

Ce n'est pas un livre à traîner partout. Il reste à la maison et ainsi je peux toujours le retrouver sur une table, une chaise, par terre, ou dans mon lit. Ou à la cuisine. Je l'ouvre à n'importe quelle page, et je lis. Je deviens déesse, je me promène dans l'Histoire et je rêve de vivre dans un siècle passé, habillée d'une longue tunique blanche ceinturée d'or. Je m'exile dans ces mondes qui me hantent et me portent en avant. Parfois je note. Ceci pour garder une trace de cette belle journée ; « Timoléon », le début :

1. Lorsque j'ai entrepris d'écrire ces Vies, c'était pour autrui ; mais si je persévère et me complais dans cette tâche, c'est à présent pour moi-même. L'histoire est à mes yeux comme un miroir, à l'aide duquel j'essaie, en quelque sorte, d'embellir ma vie, et de la conformer aux vertus de ces grands hommes. 2. J'ai vraiment l'impression d'habiter et de vivre avec eux : grâce à l'histoire, j'offre l'hospitalité, si l'on peut dire, à chacun d'entre eux tour à tour, l'accueillant et le gardant pour moi ; je contemple

Comme il fut grand et beau, [in l'Illiade, XXIV, à propos d'Achille]

et je choisis les plus nobles et les plus belles de ses actions afin de les faire connaître.

Las ! Où trouverait-on une joie plus puissante,[d'un trimètre de Sophocle, fragment d'une tragédie perdue]

J'aime les mots et les auteurs choisis par Plutarque. Je tourne les pages de son livre géant dans le plus parfait silence. J'ai comme une addiction aux oeuvres anciennes fourmillant d'extraits d'autres textes. Ce sont les moins accessibles et cela me rassure, me donne à rêver, et à chercher. Et lorsque je les cite, j'ai l'impression de créer des niches.