53. ü

La première fois que je l'ai vue de mes yeux vue, que je l'ai sentie et touchée, et que je lui ai parlé, j'ai tout de suite pensé à la femme d'un roman d'Elsa Morante, Aracoeli. Ça doit être Judith qui me l'a envoyée.

Ü ne comprend plus rien du langage, et elle s'en fout. Au point où elle en est, je pense qu'elle a fait le meilleur choix. Ü a quitté ce monde en coupant les ponts : la communication. Quand tout est trop débile autour de soi, quand plus rien n'a de signification, n'est-il pas, il vaut mieux couper : cut, cut, cut.

Ainsi, on la lave et on la fait manger à la petite cuillère. Elle boit dans un verre avec un bec. En fait, elle suce l'eau et ce qu'on lui donne à boire. Pour les médicaments, il faut les mettre en fine purée allongée de sirop et les pousser avec une grosse seringue sur la langue sinon elle ne les avalera pas. À trente ans, elle est aussi douce et docile qu'un bébé de six à huit mois et elle fait tout ce qu'on lui dit de faire. Ü est encore capable de s'asseoir toute seule, mais c'est tout. Elle ne marche plus. La maladie de la démence s'est installée dans son corps et dans sa tête comme une pieuvre ou une salope de grosse araignée qui pique et c'est ainsi que la jeune femme a fini par oublier tous les gestes pour manger, boire, parler ou s'habiller. Elle porte des couches comme un bébé. Et elle a l'air heureuse. Aucune douleur apparente. Le teint et les yeux sont clairs, les cheveux brillants, le dos encore droit comme un i.

Et la mère la garde avec elle. Elle est la seule capable d'en prendre soin. Elle raconte des heures durant l'histoire de sa fille. Et sa propre histoire qui se mélange à l'autre : née « normale », à l'école elle réussissait tout, ensuite elle a trouvé du travail et elle s'est mariée, amoureuse. Et puis un jour, elle est devenue étrange et imprévisible et elle sortait de la maison. Il lui arrivait de partir nue le soir ou la nuit sur la rue même en plein hiver. Avant ça elle avait commencé à faire l'amour avec n'importe qui, n'importe où, et n'importe quand. Dehors. Ils l'ont ramassée plusieurs fois dans des coins perdus et elle ne savait pas comment elle s'était rendue là. Au début ils ont dit « hystérique » et puis « nymphomane » et ils la couvraient, gênés, et ils la ramenaient à son mari. Lui, il lui filait des baffes. Et pour finir ils ont dit qu'elle était folle. Ils l'ont enfermée avec les fous et les psy et les médicaments. Ensuite ils ont compris qu'ils s'étaient trompés parce qu'ils ont fait des tests et découvert une vraie maladie dégénérative du système nerveux. Un truc avec un nom long comme le bras, génétique et rarissime. Savoir le nom de ça ne guérit personne du malheur. Et ça plonge des familles entières dans l'horreur.

Par après, le corps de Ü s'est mis à se désorganiser lui aussi. La mère dit que maintenant elle l'attache sur le lit, la nuit, sinon elle tombe en bas et elle se blesse. Elle veut lui mettre des barreaux sur les côtés, avec des tas de coussins. Et elle raconte le chapelet des interminables misères que la fille a subies, et les siennes aussi et les viols par dessus viols, et les sévices de toutes sortes. La mère commence par dire qu'elle ne veut pas pleurer. Elle ne va pas se laisser aller et elle n'est pas amère. Non. Mais que trop c'est trop. Juste raconter. Parce que si ça continue elle va devenir folle elle aussi et en finir. Toutes les deux en finir.

Ü me fascine pour bien des raisons que j'écrirai une autre fois, ou que je garderai pour moi. Elle est peut-être la seule femme qui peut incarner le fabuleux concept de femme-enfant. En mieux. Son corps de femme est encore beau, intact, et elle a retrouvé la fraîcheur et l'innocence d'un tout jeune enfant [en supposant qu'un tel état d'innocence puisse exister]. Elle passe ses journées à rire, à répéter tout ce qu'on dit, elle chante encore un peu des petits bouts des chansons qu'elle écoute, et elle sort la langue, et il lui arrive même de loucher quand elle fixe trop longtemps un objet qui se déplace dans son champs visuel. Peut-être un jour elle sera incapable d'évoquer les quelques mots qui lui restent, et de faire de l'écholalie pour tout le reste, et ce jour-là elle ne saura plus que tirer la langue, comme si elle voulait tous nous envoyer au diable. Et elle aura raison.