50. loup

Patrick Bizouard : Femme léopard

Ce soir, bal masqué. Grand mot pour un dîner costumé avec des amis, un néanmoins grand dîner, à minuit, et pour toute la nuit. La robe est longue, et droite, et rouge, en satin antique un peu moiré, avec un décolleté en coeur et une large ceinture pourpre nouée dans le dos comme une obi. J'ai presque fini de confectionner le loup en velours noir et bandelettes en daim très minces. Je l'ai cousu et brodé de plusieurs rangées concentriques de pierres, perles, et paillettes, noires blanches, jaunes et bleues, rouges, dans le respect du plus pur artisanat amérindien, et j'ai piqué quelques plumes en désordre autour du front et sur les côtés. C'est le loup de Script pour une seule fête d'une seule nuit.

Porter un masque tous les jours, ou en porter un le soir d'Halloween : aucune différence. Sauf le côté glamour, et le rêve de m'imaginer animal fabuleux, différent de celui que je porte dans mon costume ordinaire. Briller les yeux entourés de brillants.

Certains jours, la chaleur de mon souffle, ma capacité à rebondir après un jour ou deux d'épuisement et de sommeil, me rappellent l'animal que je suis. C'est probablement ce qui explique certaines réactions épidermiques. Comme quand quelqu'un m'aime follement, sans raison. À la folie. Ça doit être l'animal qu'il aime. Ou quand de purs inconnus m'accordent toute leur confiance, me racontent leur vie, m'embrassent les mains en me remerciant d'exister. Et que je suis gênée, envie de me cacher dans les bois. Bref, un jour comme aujourd'hui, quand le soleil est en sang sur le boulevard Rosemont et que je roule les derniers kilomètres [de sa vie] dans ma vieille Ford, je respire, et cette simple respiration, entrer et sortir l'air de mes poumons, m'offre une pure jouissance. Vivre juste pour ça, pour jouir de sentir l'air me nourrir au soleil, en roulant libre sur une route, je resterais sur terre cent et mille ans et plus, même tout le temps de l'éternité, si ça existe.

Le loup des contes de fées n'existe pas. Il n'y a plus de loups. Le loup qui survit encore dans les forêts n'a rien à voir avec celui de la légende. Il ne parle ni ne se déguise en grand-mère. Celui que je m'invente pour m'amuser à me faire peur, celui que j'imagine, mythologique, presque dieu, pour me délecter, il n'existe pas non plus.

J'ai envie que des écrivains écrivent encore et toujours des contes comme ceux que j'aime lire : les plus anciens, les premiers, ceux de la tradition orale, et ceux de toutes les époques et de tous les pays, et les contes modernes, ceux de la nouvelle fiction. J'ai besoin du loup qui n'existe pas, comme j'ai besoin du temps qui n'existe pas. Pour me prouver qu'ils existent, qu'ils sont mes complices dans ce que la vie comporte d'invivable.