35. crier, écrire

Pas besoin d'être révoltée pour crier. Crier, c'est bon n'importe quand. Sur qui, sur quoi, il s'agit de trouver. Pas toujours besoin de chercher. Le plus difficile c'est de lancer le premier cri.

Les animaux comme les humains savent bien crier, mais leurs cris sont mal vus [entendus] de la plus petite commune mesure socialement acceptable. On veut en faire des objets fétiches, des icones, mais on a tort. Les animaux et leurs cris sont et doivent rester libres. On ne leur mettra jamais la main dessus. Ni sur moi vivante. Jamais. Il y a des êtres qui sont nés pour être libres et c'est comme ça. Comme le soleil ou la lune dans le ciel.

Reste que crier, c'est important. Plus que tout. Pour protester, pour se libérer, ou pour rien. Ou parce que j'en ai envie. Parce que ça sert à rien. Parce que tout le monde s'en fiche éperdument. Mais toute forme de cri fait du bien : cri d'orgasme, cri de joie, cri de peur, cri d'horreur, cri de rage, cri faux et simulé, cri de l'oie blanche. Crier, c'est écrire avec la voyelle é en prime et au commencement.

Alors ? Alors on se met la tête dans le sable sale, on dit que crier ça ne sert à rien. Écrire aussi, on dit que ça ne sert à rien. Reste que crier sert à relancer sans fin le hurlement qui balaie tout, le mot final sur une note affamée et musicale, la note qui enverra la connerie institutionnalisée valser aux quatre vents. Avec les menteurs et les usurpateurs. Entre autres. Jusqu'à la prochaine fois. Écrire c'est mettre bout à bout des mots qui crient en silence dans un grand livre pour fabriquer l'histoire du monde.

Crier est un réflexe fort utile et ça fait du bien de temps en temps, et tout le temps, sans jamais s'arrêter. Question de dosage. Parfois on en a pas envie du tout. Mais c'est pas grave. Crier, ça vient en impulsion ou en jet, comme pour vomir ou pour jouir. Ouvrir la bouche et la gorge et projeter au loin le son long, celui qui remonte du fond du ventre et qui arrache le meilleur du plaisir brut, de la joie, de la douleur ou de la colère au passage. Crier c'est ça. Crier ne s'imite pas. Il faut d'abord ressentir le cri. L'écrit. Comme dans écrire je n'imite pas. C'est une merveilleuse musique rauque comme une danse quand le corps s'enroule sur lui-même avant de s'élancer dans le vide. Crier, écrire : une littérature triste qui s'arrache du corps. Un animal. Pour envoyer valdinguer l'insignifiance au fond de la jungle d'un seul coup de pattes calculé, griffes rentrées.