moins sauvage

Je me lève tard. Encore passé la nuit debout. Je parle à des inconnus. Je parle, et je me sens moins « sauvage » qu'avant. Avec les gens, les choses sont si simples. Différentes. Je dis que j'écris. On me demande : qu'est-ce que vous écrivez. J'écoute. Je regarde l'homme prendre des notes, dessiner son livre à l'avance comme on bâtit une cathédrale. Il aura des chevaux et un château.

Tout le temps, ça bouge, ça bouge, et puis ça s'immobilise. J'approche ma réalité mouvante d'encore plus près. Je resterai ainsi longtemps, vacillante comme une brume pour assister muette à la provocation, allumer les changements de forme et de réponses, les réactions. M'éloigner. Le livre se forme, une page de plus et c'est le noir. Le soir tombe à nouveau.

Je tourne le petit levier qui fait gicler l'eau glacée du tuyau jaune et le serpent crache le liquide sacré. Les fleurs et les feuilles boivent goulûment. Les gouttes se décrochent du rosier et pleurent sur mon dos, juste avant la collation de 22 heures dix. Les grosses vagues de tristesse sont aussi intenses, et pourtant elles s'espacent. Je pleure de longs sanglots, profonds. Ne pleure pas, ce soir on va boire tous les deux. On boira beaucoup. Je bois du vin. Je surnage la peine sans me noyer dedans. Je ne peux pas me noyer dans l'alcool. Me liquéfier. Le vin nourrit, il remplit. Seules les larmes ont ce pouvoir d'inonder les coeurs, de mouiller ma peau sucrée.

[Page mis en ligne le 14 août 2003, vers 20:08h, heure de Paris.]