296. le temps lourd

Curieuse journée. Air lourd. Temps plus immobile que d'habitude. Comme une menace, qui plane. Mais pas sur moi, enfin, je ne crois pas.

Enfermée depuis 8 heures ce matin avec mon clavier et un document word, je n'ai rien avalé d'autre qu'une toast et trois biscuits soda [beurrés]. Et puis aussi un bol de café au lait.

Déjà 15h30 ? Non. Je ne suis pas au régime. J'ai seulement voulu écrire quelques pages. Ça prend forme, ça avance. Mais j'ai envie d'être ailleurs et je sors rejoindre Judith qui m'attend depuis une demi heure sur la terrasse du Nelson.

Après tout, je suis encore en vacances. Mais qu'est-ce que j'ai à écrire tout le temps comme ça ? Une vraie maladie.

rien d'autre qu'un gros orage...

Le soir tombe. C'est bon et rare l'amitié. Ça naît tout d'un coup, par le plus grand des hasards. Parfois ça meurt tout de suite. Parfois ça dure longtemps. Mais dans tous les cas, cela n'a pas de prix.

L'amitié, c'est gratuit parce que rattaché au plaisir réciproque de la découverte d'une personne avec qui il fait bon passer du temps, freiner un peu ma vitalité et mes exagérations. Par amitié, j'aime adopter un rythme différent, qu'il soit plus lent ou plus rapide. Comme dans cette musique d'Érik Satie. L'amitié est un plaisir pur, jamais une obligation.

Ce qui compte dans les conversations avec un ou une amie, c'est ce que l'on ne dit pas, ce que nous ne pouvons pas mettre en mots et qui passe dans un regard, un sourire, une soudaine inflexion de la voix. Ce qui s'installe derrière les mots, c'est tout le souvenir qui en ressurgira avec la nostalgie et l'affection. Et puis sans trop savoir pourquoi, le désir de se voir et de se revoir se présente.

Je songe à tout cela après ma dernière rencontre avec Judith, cet après-midi. Nous avions convenu de nous retrouver dans cette cour intérieure d'un vieil hôtel où nous avons mangé des calmars frits copieusement arrosés de Quincy bien froid. Confidences sur nos amours, les plantes rares, Épiphanie et caetera, la violence, mon journal, sa psy, l'ivresse, le travail et les cours à prendre à l'automne. Ensuite dans les rues nous avons marché jusqu'au quartier Chinois, et de là nous avons monté à pied jusqu'au parc du mont Royal où nous avons marché dans les sentiers bordés d'arbres pour avoir moins chaud.

De retour ici, je repense au regard de Judith, aux grands gestes de ses mains pour illustrer ses dires, ses éclats de rire mêlés aux miens, une larme qui a perlé tout d'un coup sur le bord de ses cils, et cette mèche folle sur le front qu'elle chasse tout le temps d'une main ; et alors j'entends cette musique de Satie.

Le tonnerre gronde. L'orage va bientôt éclater. C'était donc ça, la lourdeur...