286. de marbre

secret

Je n'aime aucune autre des images autant que celle de la pierre plate et ronde avec les mots secrets gravés dessus. Il y en a plus d'une comme celle-là sur le Mont Royal, faites de marbre, et cachées dans l'herbe comme les pages déchirées d'un cahier secret. Et sur chacune de ces pierres, les mots sont différents. Chaque fois que j'en vois une je monte dessus et je tourne lentement, tête penchée vers le sol pour lire les mots et les répéter à haute voix plusieurs fois, pour les apprendre par coeur, je prononce ces incantations qui tracent à leur tour des sillons indélébiles dans ma mémoire, pour tourner en rond eux aussi comme sur un disque quand j'y repenserai demain pour les écrire, sinon je les aurai déjà oubliés, et après je pleure un peu, c'est trop de bonheur de lire les mots sans jamais m'arrêter, lire et tourner jusqu'à ce que survienne l'étourdissement complet le vertige soyeux et à la fin je n'en peux plus, je m'immobilise comme une toupie au bout de sa course folle, la tête renversée en arrière et les bras ouverts le long du corps comme des ailes pour m'envoler et c'est tout Montréal au loin qui se met alors à tournoyer et se dérouler autour de moi pendant que D. photographie les roses sauvages et les tamias rayés, les champignons piqués sur les gros troncs d'arbres, les feuilles et les petits fruits pas encore mûrs, verts et acides, les buissons et les belles filles. Et je ferme les yeux, je ris.