269. désir

Le noir et la lumière

C'était le matin dans la chambre et dehors le jour devait être en train d'éclore. Mes yeux se sont ouverts comme si quelqu'un à l'extérieur l'avait suggéré de trop près à mon oreille. Ou imposé tendrement. Quelque chose de la douceur d'une respiration claire et pourtant insistante m'avait tirée du noir sommeil d'un seul coup, mais en même temps très doucement. Je me suis levée en faisant bien attention de ne pas faire bouger le matelas. F. dormait encore. J'ai contourné le grand lit et j'ai marché jusqu'à la fenêtre. D'une main, j'ai ouvert les lourds rideaux de velours bleu pâle. J'ai vu le ciel. Aucun nuage. Du bleu et du bleu ton sur ton, placardé en rond comme si on avait tourné un large bol à l'envers sur la ville. Un bol de nouilles. Il ne restait rien au fond que la couleur de la porcelaine bien luisante. Je n'ai pas vu un seul oiseau. Mais entendu. Et puis le reste. Une odeur de café et de pain grillé qui brûle. Les vagissements d'un bébé deux étages plus bas. Une douche et la chasse d'eau en même temps plus quelques vociférations, suivies du silence. Les bruits du matin.

Témoin

Je pourrais écrire un gros livre avec la vie qui se vit ici, alentour, rien qu'avec tout ce que je capte en tant que témoin involontaire consentant. Ça ferait une histoire fabuleuse. Une belle et prenante histoire. Il s'en passe des choses ici, vous avez pas idée. Cependant, je verrais et entendrais beaucoup plus de détails si je m'arrêtais vraiment dans mes activités et que je m'immobilisais pour faire des gros plans, des séances d'observation quotidiennes [pas de l'espionnage, quand même] mais il faudrait toujours laisser le hasard décider des prises de [vie]. Ce sont les détails qui font le sel. Pas les anecdotes. Il s'agirait juste de prendre sur le fait, saisir, la beauté de la vie, et mieux que de faire des photos, s'en imprégner directement sans la commenter, puiser dans cette force et cette folie innée d'accomplir les mêmes gestes jour après jour dans un long rituel qui se déroule comme une spirale. Et puis de transcrire ce qui reste quand tout cela s'est déposé. Qu'est-ce qui fait que nous tenons tant à vivre ? Si on ne l'écrit pas, cette vie, il n'en restera bientôt plus rien sur rien. Zéro. Dans cette ville, dans ce quartier, nous ne formons qu'un seul gros nid de fourmis. Quelqu'un pourrait mettre sa grosse patte sur nous demain matin et tous nous écraser. C'est pareil partout dans le monde c'est pareil et on y pense pas, on vit et c'est plus fort que tout. C'est tout mêlé, ça fait tout le monde la même chose ou presque en même temps et ça vit, et ça naît, et ça meurt. Ça crie, ça pleure, ça fait les cons et ça s'entretue. Au travers de tout ça, des dents et des cheveux qui poussent et qui tombent. Et puis F. s'est réveillé. Il m'a dit quelque chose que je n'ai pas entendu et je me suis dirigée vers le lit, consciente de l'immense beauté de ce jour qui commençait à peine.

La suite demain.