258. les amours solaires

Françoise B. a gardé son amant à coucher hier soir. Elle s'est dit une fois n'est pas coutume et alors elle l'a invité dans son grand lit tourmente, dans son île désertée par les désirs et les soupirs virils depuis des siècles. Avec l'amant, F. B. dort peu, elle devient déesse ou Shâhrazad et alors elle rêve encore plus que de coutume ; et elle aime raconter à mesure les images et visions oniriques fugitives qu'elle enfile au long de la nuit comme perles de brume rosées. Entre mille et une étreintes. Et l'amant l'écoute rêveur enchaîné à la nuit noire corbeau, l'amant ne dort jamais on dirait, pour mieux goûter, humer. Il lèche, caresse et nourrit, il s'enroule l'entoure, la prend et se laisse divinement prendre jusqu'à l'extase, crucifiés à deux de fous rires incongrus kaléidoscopes frissonnants quand soudain il souffre et trop sérieux il dit avec toi je veux vivre mourir toujours forever. Et puis au matin il y a le jardin à bêcher et arroser. Et boire le café debout, le bol blanc, laper le lait, les mots, les journaux, le grand calme, la cuisine jaune et bleue. Dehors les marchands étalés en plein trottoirs sur la rue Bernard, les foules bigarrées au marché Jean-Talon avec les fleurs de toutes les couleurs, géantes ou solaires, les cerises luisantes, les figues et les mangues douceâtres trop sucrées, et les quartiers de tomates italiennes salées dans de grandes assiettes posées à même l'amoncellement des fruits. Au retour, les plantations dans des pots de grès rouge, et puis rire, déjouer les règles statiques, esthétiques, anarchiques, elle éponge, elle grabuge. La terrasse s'anime se colore et l'opéra du samedi sort par toutes les fenêtres grandes ouvertes. Vers 16 heures 30, elle déjeune avec l'amant et un petit pastis au soleil, du pain et du jambon de Parme. De l'eau glacée. Le chignon qui se défait tout le temps et les taches de rousseur sur la peau rose brillante, rougie par trop de soleil. Plus tard ils se lécheront le coeur vers une autre escale tendresse dans le grand lit de mousse, blanches vagues pour flotter et se laisser chavirer comme des moutons sur la mer. Peut-être jusqu'au prochain matin. Je crois que Françoise B. a bien aimé garder son amant à dormir, manger, lécher, bêcher, mais elle se demande si ça lui laissera le temps d'écrire une petite page dans son journal. Et puis elle se demande aussi comment elle fera pour raconter tout cela, avec l'amant qui ne sait pas encore qu'il a couché avec elle devant mille et un lecteurs médusés [ok, médusés, c'est peut-être un peu exagéré. Disons plutôt : envieux, rêveurs, attendris, attirés... ou je laisse un blanc et vous écrivez le mot que vous voulez, ici : ...................]