253. jour blanc {bis}

Samedi et dimanche j'ai décidé d'éteindre toutes les lumières et d'aller au lit vers huit heures et demi, neuf heures. Beaucoup dormi. Peu rêvé. Sauf un long rêve étrange, pas facile à raconter, car trop flou. Brumeux.

Vendredi soir, la maison était pleine de monde. Le lendemain elle était vide avec des odeurs de bord de mer, relents des homards des îles de la Madeleine qui goûtaient sucré.

Passé un week end lumineux et tendre comme je l'espérais. La page blanche d'hier fut étrangement apaisante. J'avais besoin de ce silence pour reprendre le fil du journal, de même que celui du roman en chantier. Discipline.

Plusieurs courtes séances de travail sur la petite table ronde de la cuisine m'ont permis d'avancer rue Hutchison de quelques pages [2]. C'est pas beaucoup, mais cette fois je corrige au fur et à mesure, j'essaie. Pas envie de noircir encore 900 pages pour ensuite passer des mois à couper et coller comme une couturière. J'imagine Proust observant Françoise faire de la couture et s'en inspirant pour construire ses livres. J'aime accomplir le travail humble et caché de l'écrit, en retrait du monde. Je sais que tant que je vivrai je n'arrêterai jamais.

J'ai repris la lecture du Temps retrouvé. Ce passage :

À force de coller les uns aux autres ces papiers que Françoise appelait mes paperoles, ils se déchiraient ça et là. Au besoin, Françoise ne pourrait-elle pas m'aider à les consolider de la même façon qu'elle mettait des pièces aux parties usées de ses robes ou qu'à la fenêtre de la cuisine, en attendant le vitrier comme moi l'imprimeur, elle collait un morceau de journal à la place d'un carreau cassé ?

S'il n'y avait pas déjà autant de thèses sur l'oeuvre de Proust, j'aimerais bien en faire une sur laquelle je travaillerais au moins pendant dix, vingt, trente ans et quelques dans un vieux grenier plein de toiles d'araignées et je serais très vieille. Et j'imagine que si un accident vasculaire cérébral venait me prendre la vie en plein sommeil, ma volumineuse thèse demeurerait inachevée. Publication posthume ?