214. soleil rouge [bis]

Je souffre d'un très violent mal de tête que j'attribue, à tort ou à raison, aux émotions de cette journée passée avec Julien et aussi aux efforts que j'ai dû fournir pour être comme toujours patiente et douce avec lui alors que par une ou deux fois j'avais carrément envie de le planter là avec ses montagnes de sous-entendus et de jérémiades contre x et y. Julien est rongé par l'envie et ce n'est pas facile de le voir se morfondre et dénigrer tout le monde qu'il soupçonne de vouloir lui prendre un morceau de son soleil. Mais parfois, ma patience et ma douceur n'ont pas de limites, ce qu'il ne se gêne pas pour qualifier de mièvreries, mais ce n'est pas grave, je sais qu'il m'envie moi aussi, follement, et c'est ce qui fait que je suis restée avec lui et mon mal de tête et mes pensées.

S'il savait que je pensais à Philippe et que je me suis ennuyée de lui toute la matinée. C'est très rare que je m'ennuie de quelqu'un. Quoi qu'il en soit, si je m'ennuie de Philippe c'est que je me suis reprochée de ne pas lui avoir téléphoné pour lui donner rendez-vous comme il me l'avait demandé. Je ne suis pas contente de moi. Il me semble que je pense trop à lui, que je l'observe trop. Comment me voit-il ? Comment me juge-t-il ?

Il me disait l'autre jour, à propos de mon « esthétique de la douceur », que c'est une excellente thématique et que les êtres sensibles y sont souvent confrontés – je ne sais pas si je suis aussi sensible que j'en ai l'air, finalement –. Mais est-ce que la douceur peut faire mal ? Il semble que oui. Par exemple il dit : on ne peut pas arracher une dent millimètre par millimètre, le sadisme n'est pas loin. Et des caresses d'une douceur infinie infiniment répétées deviennent une torture. Il dit aussi : quand vous avez prononcé votre Stop l'autre jour, vous n'étiez pas trop douce dans la forme même si vous l'étiez pour le fond. Nuances.

Nous faisons le mal sans le vouloir autant que le bien. Mais il n'y a pas que le bien ou le mal, il y a toutes ces nuances qu'il me plaît d'observer chez les autres. Et cela ne dépend pas que de nous. Simplement apparaître, sans rien faire, en face d'un être qui vous aime et on fait déjà quelque chose de bien [encore le bien ?] Et inversement, un individu qui nous déteste est agressé par notre seule image, ou même par notre souvenir.

Que de mal ne fait-on pas à celui ou celle qui nous aime en secret ? C'est vertigineux. Tant de douceur dans la cruauté c'est proprement étourdissant comme le gouffre de l'âme humaine. Il faut plus que des mots qui chantent et du rêve pour en parler. Beaucoup plus que ça.

Philippe me parle souvent de la couleur des yeux de Marina. Il dit qu'ils ont la couleur de la malice. Des yeux gris-vert. Petites pupilles acérées. Très expressifs. Très beaux en dépit de tout ce qu'ils ont dû voir. Marina est vieille et elle va bientôt mourir. Et ma tendresse le gêne.