213. soleil rouge

Jérome Ward : Tithonia rotundiflora

Les plages du Mexique sont magnifiques et le soleil qui brillait là-bas avait quelque chose de singulier et d'envoûtant. J'ai maintenant envie d'aller encore plus au sud de l'Amérique, au Brésil ou en Argentine. J'ai rencontré des hommes et des femmes qui chantent et qui dansent. Je me suis reposée.

Le retour à la réalité n'est pas facile. Depuis mardi, je n'ai presque rien fait d'autre qu'essayer de reprendre pied dans cette vie avec le travail et le froid. Je n'étais pas triste, pas malade, juste là, comme posée exactement sur le bord de quelque chose, entre la fin et le début d'un épisode dans une histoire avec une fin incertaine. Et malgré la pluie et le ciel gris sur Montréal, les bourgeons commençent à pointer un peu partout et j'ai fait des choses folles et inspirées, comme si j'avais des ailes, comme toujours.

Quoi qu'il en soit, depuis le 12 avril, je n'ai écrit que sur le papier, beaucoup, et j'ai aimé ça. Et ces derniers jours j'ai quand même passé du temps dans quelques maisons d'édition pour déposer mon précieux paquet. Un éditeur a demandé que je lui fasse le résumé d'Épiphanie de vive voix. Je ne m'attendais pas à ça, alors j'ai dit n'importe quoi, j'arrivais pas à me concentrer ni à en parler avec flamme. C'est quoi l'idée ? Si j'écris, c'est bien parce que je fais ça encore mieux que parler, non ? Alors pourquoi une fois que c'est écrit il faut le raconter en plus ? C'est pas juste. Pour la parole je suis nulle, et puis je me sentais devant lui comme une petite fille à son premier exposé oral, je suis certaine que c'est raté, j'étais tendue et nerveuse et il n'a pas paru intéressé du tout, il a mis le manuscrit sur une tablette et j'ai l'impression qu'il va l'oublier là jusqu'à ce que les araignées y tissent leurs toiles. Quelle magnifique fin heureuse pour un manuscrit.

Ça m'énerve un peu de savoir que cinq copies de mon livre sont entre les mains indifférentes de gens qui s'en fichent éperdument et qui ne me connaissent même pas et qui vont mettre leur grand nez dedans, ils vont fouiller dans ce que j'ai écrit avec mon propre sang, ma sueur, mes rires et mes larmes. J'essaie de ne pas y penser et c'est plus fort que moi, ça me donne la grande nausée. Chaque soir de la semaine j'ai relu des passages ici et là en essayant d'oublier que c'était moi qui l'avait écrit comme pour me mettre dans la peau des autres, ceux qui ont pour métier de choisir et de couper dans le tas. C'est fou et complètement débile de faire ça mais c'est ça le trac, le gros trac. Mais à partir de ce soir, c'est fini, j'ai ouvert un tiroir profond et j'ai mis la seule copie papier du manuscrit qu'il me reste tout au fond avec plein de chaussettes de laine par dessus. Comme ça, j'aurai plus envie d'y retourner voir.

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La fleur est de Jérome Ward, via NOAA Paleoclimatology Program
[http://www.ncdc.noaa.gov/paleo/globalwarming/gallery.html].